« Les yeux sont de meilleurs témoins que les oreilles » Héraclite, DK B101a
L’intelligence du corps
Il y a une conviction profondément enracinée dans la culture occidentale moderne et particulièrement peut-être dans les milieux intellectuels et spirituels, selon laquelle le vrai savoir est un savoir de l’esprit, et que le corps n’est que le support, l’instrument, le véhicule de ce savoir. Apprendre, dans cette conception, c’est comprendre et comprendre, c’est former des représentations mentales, articuler des concepts, construire des raisonnements.
Cette conviction est à la fois partiellement vraie et profondément incomplète. Elle est vraie que certains types de savoir comme la démonstration mathématique, l’analyse conceptuelle, la critique philosophique, sont essentiellement des activités de l’esprit. Mais elle est incomplète, voire fausse, pour d’autres types de savoir : le savoir du musicien qui joue, du danseur qui danse, du chirurgien qui opère, de l’artisan qui taille. Ces savoirs-là ne sont pas dans l’esprit et ensuite exprimés par le corps. Ils sont dans le corps dans les mains, dans les pieds, dans la posture, dans la respiration et ils ne peuvent pas être réduits à leurs formulations conceptuelles sans être perdus.
Pour donner un exemple concret, j’ai appris à jouer de la guitare dans mon adolescence et puis j’ai arrêté. Je ne sais plus lire une partition, j’ai oublié, mais je sais encore jouer, sans réfléchir, quelques morceaux que j’ai appris jadis. Mais mains se souviennent alors que ma tête a oublié.
Aristote avait nommé cette forme de savoir hexis, une disposition acquise par la pratique répétée, qui devient une seconde nature, une manière d’être du corps et non seulement de l’esprit. On traduit souvent hexis par habitude, mais c’est insuffisant. L’habitude peut être passive et automatique. L’hexis est active et constitutive : c’est une capacité acquise, incorporée, qui change ce qu’on est capable de faire et de percevoir.
Le Rite maçonnique est, dans toute sa structure, une mise en œuvre de cette intelligence du corps. Ce que le Rite transmet, il le transmet d’abord et fondamentalement au corps, avant même que l’esprit ait le temps de comprendre.
Les voyages : le corps apprend à s’orienter
J’ai évoqué dans l’article précédent les voyages initiatiques comme strophai, des retournements, au sens héraclitéen et platonicien. Mais ce qui nous intéresse ici est leur dimension spécifiquement corporelle.
Lors de ses voyages, le récipiendaire se déplace dans l’espace de la Loge les yeux bandés. J’en ai parlé au tout début en racontant mon souvenir de mon initiation. Le récipiendaire ne voit pas où il va, il sent. Il sent la main de celui qui le guide, il sent la résistance ou l’absence de résistance du sol sous ses pieds, il entend les bruits de l’espace dans lequel il se déplace, il sent les variations de température et de lumière sur sa peau. Ses sens ordinaires, la vue en tête, sont neutralisés, et d’autres sens, moins sollicités dans la vie ordinaire, prennent le relais.
Cette privation visuelle n’est pas un simple procédé dramatique. Elle est une éducation sensorielle : elle apprend au corps à recevoir des informations autrement que par la vue, à faire confiance à d’autres canaux de perception, à s’orienter autrement que par le regard. Et quand le bandeau tombe et que la lumière arrive, la vue n’est plus simplement la vue ordinaire, elle a été précédée par une période de privation qui la rend plus intense, plus signifiante, plus reçue que saisie.
Il se passe un peu la même chose, je crois, lorsqu’on apprend à faire du vélo, ou du ski. Inutile de lire un manuel, le corps a besoin d’éprouver ce qui se passe, d’apprendre par lui même et sans l’intervention de la tête qui, en général, gâche tout et produit la chute. Il est remarquable que cela non plus, comme l’exercice de guitare plus haut, ne s’oublie pas. Quand on a su faire du vélo, on sait. Si on arrête très longtemps, ça revient, même si on est un peu maladroit au début. Il en va de même pour l’initié, j’imagine : quand on à éprouvé dans son corps la cérémonie d’initiation, on sait. Inutile de la répéter.
Les voyages accomplissent dans le corps quelque chose que nulle lecture sur l’initiation ne peut accomplir : ils inscrivent dans la mémoire corporelle la structure de l’initiation. La progression dans l’espace, les arrêts, les épreuves, le retournement final vers la lumière, tout cela est enregistré non seulement dans la mémoire narrative (« je me souviens de ce qui s’est passé ») mais dans la mémoire procédurale (« mon corps sait ce que c’est que d’aller vers la lumière depuis l’obscurité »).
Les signes, les attouchements, les postures
Le Rite maçonnique est un langage corporel, un ensemble de signes, de gestes, d’attouchements et de postures qui constituent un vocabulaire non verbal dont chaque élément est chargé de sens.
Les signes, ces gestes codifiés propres à chaque degré, ne sont pas des conventions arbitraires destinées à permettre la reconnaissance entre initiés (bien qu’ils jouent aussi ce rôle). Ce sont des formes corporelles qui encodent un contenu initiatique. Certains signes reproduisent les gestes de l’artisan au travail. D’autres reproduisent des postures de prière ou d’engagement. D’autres encore encodent des références à la légende du Rite, à ce qui s’est passé dans l’histoire symbolique du Temple.
Ce qui est remarquable est que le signe précède la compréhension et la prépare. Un apprenti qui apprend son signe et le reproduit régulièrement sans encore en comprendre tout le sens n’est pas en train de faire un geste vide, il est en train d’incorporer une disposition qui, progressivement, à mesure que sa compréhension s’approfondit, trouvera dans ce signe son expression juste. Le corps a appris avant l’esprit, et quand l’esprit comprend, il trouve le corps prêt.
Les attouchements, les poignées de main codifiées propres à chaque degré, constituent peut-être l’élément le plus irremplaçable de toute la symbolique maçonnique. Car ils ne disent pas quelque chose : ils font quelque chose. Dans le monde ordinaire, la poignée de main est un geste social conventionnel, un contrat de politesse, un accord de transaction. Dans le Rite, l’attouchement crée un lien d’une autre nature : il reconnaît l’autre non pas comme un individu au sens social, mais comme un frère ou une sœur dans la même quête, lié par le même engagement, porteur du même secret.
Cela ne peut pas être transmis par la description. On peut décrire un attouchement dans ses détails physiques, la pression des doigts, la position de la main. Mais ce que l’attouchement fait, le lien qu’il crée, la reconnaissance qu’il accomplit, ne peut être transmis que dans l’acte lui-même, entre deux corps présents l’un à l’autre.
Les postures, debout, assis, les mains dans telle ou telle position, le corps tourné vers l’Orient ou vers le Vénérable, participent de la même logique. Elles ne sont pas des contraintes imposées au corps : elles sont des façons d’être dans l’espace du Rite, qui engagent le corps entier dans ce que le Rite demande. Se lever quand le Vénérable prend la parole n’est pas un protocole de politesse, c’est reconnaître corporellement que la parole qui va être prononcée mérite une attention différente. Rester debout pendant les parties solennelles du rituel n’est pas un inconfort arbitraire, c’est maintenir le corps dans un état d’éveil et de disponibilité que la position assise ne permet pas.
La parole rituelle : quand les mots font ce qu’ils disent
Il y a une forme de langage que les linguistes appellent performatif, le langage qui ne décrit pas une réalité mais qui la crée. Quand un magistrat dit « je vous déclare coupable », il ne décrit pas un fait préexistant : il crée une situation juridique nouvelle. Quand deux époux disent « oui » devant l’officier d’état civil, ils ne décrivent pas leur état matrimonial : ils l’instituent.
La parole rituelle est massivement performative. Quand le Vénérable Maître proclame l’ouverture des travaux, il ne décrit pas une réunion qui aurait déjà commencé : il fait commencer ce qui ne peut commencer que par cette parole. Quand il déclare un récipiendaire initié au premier degré, il ne constate pas un fait accompli : il accomplit ce qu’il déclare.
Mais la parole rituelle a une dimension supplémentaire par rapport à la simple performativité juridique : elle engage non seulement le statut de celui qui parle et de celui à qui l’on parle, mais la totalité de l’espace dans lequel elle est prononcée, et la totalité de la tradition qui lui donne son autorité. La déclaration d’ouverture des travaux n’est pas efficace parce que le Vénérable Maître est le président de la réunion. Elle est efficace parce qu’elle est prononcée dans le cadre d’un Rite transmis régulièrement, dans un espace constitué, par quelqu’un qui a été investi d’une fonction qui le dépasse.
C’est pourquoi la qualité de voix dans laquelle la parole rituelle est prononcée n’est pas indifférente. Une parole rituelle prononcée à la va-vite, sur un ton administratif, dans une posture désinvolte, n’a pas le même effet qu’une parole prononcée avec la conscience de ce qu’elle fait, dans une posture qui lui correspond, avec une diction qui lui donne sa juste durée. Le corps du célébrant fait partie de l’efficacité de la parole rituelle. Il en est le vecteur, et si le vecteur est inadapté, le message ne passe pas.
La mémoire du corps : ce qui reste après que les mots sont oubliés
Voici peut-être l’argument le plus décisif en faveur de la dimension corporelle du Rite, et le plus difficile à démontrer par des mots, ce qui est en soi significatif.
Un franc-maçon qui a participé à plusieurs centaines de tenues peut parfois ne plus se souvenir exactement du texte d’une planche qu’il a entendue, ni de tous les détails d’un rituel qu’il a traversé. Mais son corps, lui, n’a pas oublié. Une posture, un geste, un son familier, l’intonation d’une formule rituelle entendue cent fois, le ramènent immédiatement dans un état de présence et d’attention qui ne s’explique pas par la seule mémoire narrative. Son corps sait où il est quand il entre dans une Loge en travaux. Il le sait avant que son esprit ait eu le temps de l’analyser.
Cette mémoire corporelle est une forme de connaissance que la tradition initiatique a toujours valorisée et que les sciences cognitives modernes ont commencé à documenter rigoureusement. La mémoire procédurale, celle qui permet au pianiste de jouer sans lire la partition, au nageur de nager sans penser à ses mouvements, est stockée différemment de la mémoire déclarative. Elle est plus robuste, plus durable, moins sujette à l’oubli ou à la révision. Et elle est plus formative : elle change ce qu’on est capable de faire et de percevoir, pas seulement ce qu’on sait.
C’est pour cette raison que la transmission écrite d’un rituel, si fidèle soit-elle dans ses détails, est toujours incomplète. On peut transcrire les mots, les gestes, l’ordre des séquences. Mais on ne peut pas transcrire ce que le corps qui a traversé le rituel a reçu, intégré, incorporé. La transmission doit être vivante, de corps à corps, de présence à présence, pour que ce qui doit passer passe effectivement.
Héraclite disait que les yeux sont de meilleurs témoins que les oreilles. On pourrait compléter : le corps tout entier est un meilleur témoin que l’esprit seul. Non pas que l’esprit soit inutile, mais que sans le corps, l’esprit reçoit des informations sur le Rite sans recevoir le Rite lui-même. Or c’est le Rite lui-même qui initie, pas les informations sur lui.
Ce que le corps fait que la pensée ne fait pas
On peut résumer ainsi ce que j’ai tenté de montrer : le corps, dans le Rite, ne sert pas d’illustration à ce que l’esprit comprend. Il est le lieu premier de la transformation initiatique.
La pensée peut comprendre que les contraires sont nécessaires et féconds Elle peut lire Héraclite et en être convaincue intellectuellement. Mais c’est le corps qui marche sur le pavé mosaïque, semaine après semaine, tenue après tenue, qui sait les contraires dans sa chair, qui ne peut plus regarder la vie sans voir en elle la coexistence du noir et du blanc, parce que ses pieds l’ont foulée des centaines de fois.
La pensée peut comprendre que la lumière suit l’obscurité, que le retournement est possible, que la strophê est une structure de l’initiation. Mais c’est le corps qui a traversé les voyages dans le noir, les yeux bandés, les mains guidées. C’est ce corps-là qui sait ce retournement dans sa mémoire musculaire, qui le reconnaît quand il revient dans la vie ordinaire sous d’autres formes.
La pensée peut comprendre la fraternité comme concept. Mais c’est la main qui a serré d’autres mains selon l’attouchement, qui a été dans la chaîne d’union, qui s’est posée sur l’épaule d’un frère dans un moment difficile, c’est cette main-là qui sait la fraternité d’une manière que nulle définition ne peut remplacer.
Le Rite est une école du corps autant qu’une école de l’esprit. Et c’est peut-être pour cette raison que ceux qui ont participé au Rite pendant de longues années ont souvent du mal à expliquer précisément ce qu’ils y ont appris, non pas parce qu’ils n’ont rien appris, mais parce que ce qu’ils ont appris ne se dit pas facilement. Il se montre, dans la manière de se tenir, de regarder, d’écouter, de toucher. Dans une présence différente. Dans un calme qui n’est pas indifférence. Dans une capacité à tenir les contraires qui ne s’acquiert pas en lisant des livres.
