« L’Un, le seul sage, ne veut pas et veut être appelé du nom de Zeus » Héraclite, DK B32
Une présence discrète et omniprésente
Avant d’ouvrir un livre sur la Kabbale, avant de chercher à comprendre ce qu’est une séphirah ou ce que signifie Ain Soph, le franc-maçon du REAA peut commencer par quelque chose de beaucoup plus simple : écouter les mots qui circulent dans le Rite.
Jakin et Boaz, les noms des deux colonnes, sont des mots hébreux. Adonaï, Elohim, Jéhovah, les noms divins qui apparaissent dans les rituels de divers degrés, sont des mots hébreux. Kadosh, le titre du 30e degré, qui signifie saint, séparé, consacré, est un mot hébreu. Shekinah, la présence divine qui réside dans le Temple, est un mot hébreu. Hiram, le maître constructeur dont la légende est au cœur des trois premiers degrés, est un nom dont la forme est hébraïco-phénicienne.
Cette présence hébraïque n’est pas décorative. Elle témoigne d’une connexion réelle et profonde entre le REAA et la tradition ésotérique juive, la Kabbale, dont ces mots ne sont que la surface visible. Comprendre la Kabbale, c’est comprendre une grande partie de ce qui se passe dans le Rite à un niveau que la seule lecture littérale ne peut pas atteindre.
Qu’est-ce que la Kabbale ?
Le mot kabbale (en hébreu kabbalah) signifie littéralement réception, ce qui est reçu, transmis de maître à disciple, de génération en génération. C’est une tradition ésotérique juive dont les textes les plus importants datent du Moyen Âge (le Zohar, rédigé ou compilé par Moïse de Léon en Espagne au XIIIe siècle), mais qui se réclame d’origines bien plus anciennes remontant, selon ses adeptes, à la révélation reçue par Moïse sur le Sinaï, voire à Adam lui-même. (Ce que les Constitutions d’Anderson revendique aussi, et sans doute en imitant la Kabbale, pour la Franc-maçonnerie).
Ce que la Kabbale propose est une exploration des structures profondes de la création. Non pas une description scientifique du monde, mais une cartographie symbolique de la manière dont le divin se déploie dans la réalité, et de la manière dont l’être humain peut remonter de la réalité vers le divin. En ce sens, la Kabbale est fonctionnellement très proche du néoplatonisme plotinien. Ce n’est pas un hasard, car les deux traditions ont eu des contacts et des influences mutuelles dans le milieu alexandrin et dans l’Espagne médiévale.
La Kabbale n’est pas une religion au sens d’un ensemble de croyances obligatoires et de pratiques prescrites. C’est plutôt un système d’interprétation, une clé de lecture qui permet de trouver, dans les textes sacrés, dans les lettres hébraïques, dans les nombres et dans les structures du monde, des couches de sens qui échappent à la lecture ordinaire. Elle est une herméneutique du réel.
L’Arbre des Séphiroth : la carte du déploiement divin
Au cœur de la Kabbale se trouve une figure symbolique d’une richesse extraordinaire : l’Arbre des Séphiroth (Etz Chayyim, l’Arbre de Vie). C’est une configuration de dix sphères (séphiroth, singulier séphirah) reliées entre elles par vingt-deux chemins, qui représente à la fois la structure de la divinité dans son déploiement, la structure du cosmos, et la structure de l’âme humaine.
Ces dix séphiroth sont, du sommet vers la base :
Kether — la Couronne : le principe divin absolu, inaccessible dans sa nature propre, analogue à l’Un plotinien. C’est le point de départ de tout déploiement, mais il ne se laisse pas saisir directement.
Chokmah — la Sagesse : le premier mouvement de Kether vers la manifestation, la puissance divine sous sa forme active et expansive, le père cosmique.
Binah — l’Intelligence : la forme qui reçoit la puissance de Chokmah et lui donne structure, la mère cosmique, la matrice dans laquelle les formes se constituent.
Chesed — la Bonté : la grâce, l’amour expansif, la générosité du divin qui donne sans compter.
Guevourah — la Force : la rigueur, la justice, la puissance qui limite et discipline.
Tiphereth — la Beauté : le centre de l’Arbre, le point d’équilibre entre toutes les tensions, la splendeur qui résulte de l’harmonie des contraires. C’est là que se situe le cœur de l’Arbre, son point focal.
Netzach — la Victoire : l’émotion, le désir, la force naturelle et instinctive.
Hod — la Splendeur : l’intellect, la communication, la forme que le langage donne à l’expérience.
Yesod — le Fondement : la transmission entre le monde des forces et le monde manifesté, l’inconscient collectif, le réservoir des images.
Malkuth — le Royaume : le monde manifesté, la réalité sensible dans toute sa diversité, la Shekinah, la présence divine au niveau le plus bas et le plus concret.
Ces dix séphiroth ne sont pas dix dieux distincts, ce serait un contresens fondamental sur la Kabbale, qui est profondément monothéiste. Elles sont dix aspects ou attributs de la divinité unique dans son déploiement, dix manières dont l’infini (Ain Soph, littéralement « sans fin ») se rend accessible et connaissable à la création.
Les quatre mondes : la profondeur du déploiement
La Kabbale ne se contente pas de décrire un niveau de réalité, elle en distingue quatre, emboîtés les uns dans les autres, chacun étant la projection du précédent à un degré d’éloignement supplémentaire de la source divine.
Atsiluth — le Monde de l’Émanation : le niveau le plus proche de la source divine, où les séphiroth existent dans leur forme la plus pure et la plus lumineuse. C’est le monde des archétypes divins.
Beriah — le Monde de la Création : le niveau où les archétypes commencent à se différencier en formes distinctes, où la multiplicité commence à s’affirmer.
Yetsirah — le Monde de la Formation : le niveau des forces et des énergies subtiles, des anges selon la tradition rabbinique, des forces qui donnent forme à la matière.
Assiah — le Monde de l’Action ou de la Matière : le monde physique dans lequel nous vivons, le niveau le plus éloigné de la source, mais qui contient néanmoins une étincelle de chacun des trois niveaux supérieurs.
Cette structure à quatre niveaux est remarquablement parallèle à la structure plotinienne des trois hypostases plus la matière. Ce n’est pas une coïncidence, les deux traditions ont exploré le même terrain, avec des outils différents et des langages différents, et elles ont trouvé des structures similaires parce qu’elles décrivaient le même réel.
Pour le franc-maçon, les quatre mondes de la Kabbale offrent une grille de lecture de la progression initiatique : le travail des premiers degrés (Loge symbolique) se situe principalement dans Assiah, le monde concret, la pierre brute, la réalité tangible à transformer. Les Loges de perfection s’élèvent vers Yetsirah, le monde des forces et des structures intérieures. Le Chapitre touche à Beriah, le monde des formes pures, des archétypes. Et les plus hauts degrés aspirent à Atsiluth, le monde de l’émanation directe, l’approche la plus proche possible de la source.
Le Tsimtsum : le retrait divin qui crée l’espace
Parmi les concepts kabbalistiques les plus profonds et les plus applicables à l’expérience maçonnique, l’un des plus remarquables est celui du Tsimtsum, le retrait ou la contraction divine.
Développé par le kabbaliste Isaac Louria (le Ari, « le lion sacré ») à Safed au XVIe siècle, le concept de Tsimtsum répond à une question apparemment simple et en réalité vertigineuse : si Dieu est infini et présent partout, comment peut-il y avoir de la place pour quoi que ce soit d’autre que lui ? Comment le monde a-t-il pu être créé si l’infini occupe déjà tout l’espace possible ?
La réponse lourienne est audacieuse : la création a commencé par un retrait de Dieu en lui-même, un Tsimtsum, par lequel l’infini a laissé un espace vide (Chalal) dans lequel le monde fini pouvait être créé. La création n’est pas une expansion divine, c’est une contraction divine qui fait place à ce qui n’est pas Dieu.
Cette idée a des résonances profondes avec la notion plotinienne de l’Un qui « laisse » être l’Intellect en ne s’imposant pas, l’Un qui rayonne sans contraindre, qui donne sans prendre. Elle a aussi des résonances avec la notion maçonnique de la permutation des officiers au 28e degré, le Président qui se retire pour laisser le second conduire. Et elle dit quelque chose d’essentiel sur la nature de l’amour créateur : créer l’autre, c’est se retirer pour lui faire de la place.
Les mots hébreux du Rite : une profondeur cachée
Revenons maintenant aux mots hébreux du Rite, mais avec le bagage conceptuel que la Kabbale nous a donné.
Jakin et Boaz, les deux colonnes, prennent une profondeur nouvelle à la lumière de l’Arbre des Séphiroth. Car l’Arbre lui-même est organisé selon trois colonnes verticales : la colonne de droite (Pilier de la Miséricorde : Chokmah, Chesed, Netzach), la colonne de gauche (Pilier de la Rigueur : Binah, Guevourah, Hod), et la colonne centrale (Pilier de l’Équilibre : Kether, Tiphereth, Yesod, Malkuth). Les deux colonnes de la Loge ne sont pas simplement deux piliers architecturaux : elles sont les deux polarités entre lesquelles l’initié est invité à tenir son équilibre, la miséricorde et la rigueur, la grâce et la justice, l’expansion et la limite.
Tiphereth, la Beauté au centre de l’Arbre, est la séphirah qui récapitule et équilibre tous les autres. C’est là que se trouve le cœur de l’Arbre, son point de cohérence. La Beauté, dans la symbolique maçonnique, n’est pas une qualité esthétique parmi d’autres, c’est le principe d’unification des contraires, la qualité centrale qui seule permet à la Force et à la Sagesse de s’accorder.
Kadosh, saint, séparé, n’est pas simplement un titre honorifique pour le 30e degré. C’est une qualification ontologique : le Kadosh est celui qui a accompli la séparation entre ce qui appartient à l’ordre de la dispersion ordinaire et ce qui appartient à l’ordre de la concentration sur l’essentiel. Sa kedushah (sainteté) est sa havdalah (séparation), sa capacité à distinguer, à consacrer, à reconnaître la différence qualitative entre les niveaux de réalité.
La Kabbale et le néoplatonisme : deux langues d’une même vérité
Nous avons déjà noté les parallèles structurels entre la Kabbale et le néoplatonisme plotinien. Il vaut la peine de les expliciter, parce qu’ils montrent quelque chose d’important sur la nature de la Tradition ésotérique dans son ensemble.
Les trois colonnes de l’Arbre des Séphiroth correspondent aux trois hypostases de Plotin : la colonne centrale (Kether, Tiphereth, Malkuth) correspond à l’Un dans son déploiement ; les colonnes latérales (Miséricorde et Rigueur) correspondent à la tension des contraires que l’Intellect tient ensemble. Les quatre mondes kabbalistiques correspondent aux niveaux de l’émanation plotinienne : Atsiluth est analogue à l’Un et au premier Intellect, Beriah à l’Intellect dans ses différenciations, Yetsirah à l’Âme, Assiah au monde sensible.
Ces parallèles ne signifient pas que la Kabbale et le néoplatonisme sont identiques. Leurs contextes, leurs langages, leurs pratiques et leurs finalités diffèrent. Mais ils signifient qu’ils ont exploré le même territoire et trouvé des structures similaires (des invariants en langage structuraliste?). Et pour le REAA, qui intègre les deux traditions, ces parallèles sont précieux : ils permettent de lire les symboles kabbalistiques à la lumière de la métaphysique néoplatonicienne et vice versa, enrichissant mutuellement les deux langages.
Ce que Héraclite dit en une phrase, l’Un, le seul sage, ne veut pas et veut être appelé du nom de Zeus, la Kabbale le dit en dix séphiroth et vingt-deux chemins. Ce que Plotin dit en plusieurs traités, la Kabbale le dit en une figure géométrique. Ces trois langages ne s’excluent pas : ils se complètent, et leur confluence dans le REAA est l’une des raisons de la richesse et de la profondeur de ce Rite.
