Le Rite 2 : L’espace du Rite, Temple, orientation et lumière

«La limite de l’aurore et du soir, c’est l’Ourse ; et en face de l’Ourse, le gardien du Zeus lumineux»  Héraclite, DK B120


Une salle qui n’est pas une salle

Il y a des bâtiments qui sont ce qu’ils semblent être, et d’autres qui sont autre chose. Un aéroport est un bâtiment qui fait exactement ce qu’il dit faire : il permet aux avions de décoller et d’atterrir, aux passagers de transiter. On peut l’admirer ou le critiquer architecturalement, mais sa fonction est transparente à sa forme.

Une cathédrale, c’est autre chose. On peut y entrer en touriste, admirer les vitraux, remarquer les proportions de la nef, lire les cartels explicatifs. On en sort avec des photographies et des informations. Mais si on y entre différemment, avec le silence qu’elle commande, avec l’attention qu’elle mérite, en levant les yeux vers la voûte au bon moment. Quelque chose d’autre se passe, qui n’est pas réductible à l’appréciation architecturale ni à l’émotion esthétique. L’espace a fait quelque chose.

La Loge maçonnique appartient à cette seconde catégorie avec une différence notable : là où la cathédrale est un espace permanent, la Loge est un espace constitué, établi. Une salle ordinaire devient une Loge quand les travaux s’ouvrent selon le Rite, et cesse de l’être quand ils se ferment. L’espace sacré n’est pas donné par les murs : il est créé par le Rite, maintenu par lui, et dissous avec lui.

Visitons ensemble cet espace, voyons comment il est constitué, et ce qu’il fait à ceux qui y travaillent.


Le temenos : un espace délimité

Les Grecs avaient un mot pour désigner ce que nous cherchons à nommer : temenos. Venant du verbe temnein, couper, séparer, le temenos est littéralement l’espace coupé du reste du monde, séparé de l’espace ordinaire par une limite qui n’est pas seulement physique mais ontologique. Le temenos du sanctuaire grec n’est pas séparé du monde profane par ses murs seulement, c’est par la consécration que l’espace change de nature.

Dans le temenos grec, les lois ordinaires sont suspendues, ou plutôt, elles sont remplacées par d’autres lois, plus fondamentales. La violence y est interdite même pour les guerriers en armes. Les fugitifs y trouvent asile même contre la colère des puissants. Les dieux y sont présents d’une présence différente de leur présence diffuse dans le monde. L’espace a changé de nature, pas visuellement, pas physiquement, mais réellement.

L’hébreu biblique dit la même chose avec le mot qodesh (que l’on retrouve avec le Kadosh au trentième degré), le saint, le séparé, le mis-à-part. La sainteté, dans la tradition hébraïque, n’est pas d’abord une qualité morale : c’est une qualité ontologique de séparation. Le Saint des Saints du Temple de Salomon n’est pas un espace plus beau ou plus grand que les autres, c’est un espace où la présence divine (Shekinah) réside d’une manière que nulle autre partie du Temple ne peut accueillir. Sa sainteté vient de sa séparation, et cette séparation est maintenue par un voile, par un accès réservé au seul Grand Prêtre, par une limite qui n’est pas physiquement infranchissable mais qui ne peut être franchie qu’à un certain prix.

Je reparlerai probablement de cette histoire de rideau qui sépare pour le profane et donne accès à l’initié, c’est l’une des composantes de l’initiation sacerdotale.

Ces deux traditions, la grecque et l’hébraïque, avaient souvent les mêmes préoccupations et sans doute tiraient au moins une partie de leur vision du monde de la même source, encore plus ancienne. Mais c’est ça, c’est une autre histoire.

La Loge maçonnique hérite de ces deux traditions et les synthétise dans sa propre logique. L’espace de la Loge est un temenos, un qodesh : un espace séparé, constitué par le Rite, dans lequel une présence différente est possible. Non pas la présence d’un dieu personnel au sens confessionnel, la ligne non dogmatique du REAA n’exige pas cette croyance. Mais la présence de quelque chose qui n’est pas accessible dans l’espace ordinaire : la possibilité d’une attention différente, d’un silence différent, d’une rencontre différente avec soi-même et avec les autres.


L’orientation : s’aligner sur le cosmos

La Loge est orientée. Ce fait, tellement évident pour les francs-maçons qu’il en devient invisible, mérite qu’on s’y arrête, car il est l’une des décisions architecturales les plus philosophiquement chargées de toute la tradition initiatique.

L’Orient est à l’Est. Le Vénérable Maître siège à l’Orient, du côté où le soleil se lève, du côté de la lumière naissante. L’Occident est à l’Ouest, là où le soleil se couche, là où les Surveillants veillent sur les Compagnons et les Apprentis qui travaillent dans la clarté déclinante. Entre les deux, la Loge déploie son espace selon l’axe fondamental du cosmos visible.

Cette orientation n’est pas propre à la franc-maçonnerie. Elle est l’une des constantes les plus universelles de l’architecture sacrée humaine. Les temples grecs étaient orientés : la statue du dieu regardait vers l’Est, recevant les premiers rayons du soleil au lever. Les cathédrales chrétiennes sont orientées : l’autel est à l’Est, le chœur tourne vers le levant, et les fidèles regardent vers l’Orient en priant. Les mosquées sont orientées vers La Mecque. Les synagogues sont orientées vers Jérusalem. Le stupa bouddhiste est orienté selon les quatre directions cardinales. Dans pratiquement toutes les traditions de sagesse du monde, l’espace sacré n’est pas un espace neutre et isotrope : il a une direction, un sens, une orientation qui l’inscrit dans l’ordre cosmique.

Pourquoi cette constante universelle ? Parce que s’orienter dans l’espace, c’est se situer dans le cosmos. C’est reconnaître que l’espace humain n’est pas séparé de l’espace cosmique, que la maison, le temple, la cité ne sont pas des îles arbitrairement posées dans un espace indifférent, mais des points d’inscription dans un ordre qui les précède et les englobe. L’orientation dit : nous ne sommes pas le centre absolu de ce qui est. Nous nous alignons sur quelque chose qui nous dépasse et qui nous oriente.

Pour orienter le Temple, symboliquement, c’est-à-dire dans un geste qui n’est pas physique mais rituel, on « observe le soleil au méridien ». Peu de maçons le savent, mais cette pratique ne donne pas l’heure, elle indique la direction juste du nord, dont on peut déduire les trois autres points cardinaux avec une grande précision. Sans aucun outil ni instrument moderne, juste avec un poteau planté dans le sol (le gnomon) et une cordeau pour tracer quelques figures, le constructeur pouvait orienter l’édifice et de même le Franc-maçon moderne oriente symboliquement son Temple sur l’ordonnancement du Cosmos.

Héraclite, dans le fragment cité en exergue, montre que les astres eux-même sont soumis à une loi de direction, l’Ourse au Nord, le gardien de Zeus lumineux en face. Le cosmos est orienté. Et la Loge, en s’orientant selon l’axe solaire Est-Ouest, dit qu’elle participe de cet ordre cosmique, qu’elle n’est pas un espace arbitraire mais un microcosme, une image réduite et ordonnée du cosmos dans son ensemble.

La lumière : présence et absence

L’espace de la Loge est un espace de lumière, mais d’une lumière qui joue avec l’ombre de manière délibérée et signifiante.

Dans la Loge au travail, il n’y a pas de lumière diffuse et uniforme. Il y a des points de lumière des chandeliers, des bougies, des luminaires rituels (on les nomme étoiles, ce qui ramène au paragraphe précédant) et des zones d’ombre. Cette alternance n’est pas un effet décoratif : c’est une architecture de la visibilité qui dit quelque chose sur la nature de ce que l’on cherche.

La lumière, dans la symbolique maçonnique, n’est pas d’abord physique. Elle est le symbole de la Connaissance, du Logos, pour reprendre le vocabulaire d’Héraclite, et à ce titre, elle n’est jamais totale, jamais uniforme, jamais définitivement acquise. Il y a des zones illuminées et des zones d’ombre, des moments de clarté et des moments d’obscurité, des degrés de lumière et des progrès dans la lumière.

Le Chandelier à trois branches (tria lumina de la tradition latine) et le Chandelier à sept branches (menorah de la tradition hébraïque) ne sont pas seulement des objets rituels : ils sont des cosmologies en miniature. Trois lumières : trois dimensions du Logos : la Sagesse, la Force, la Beauté. Sept lumières : sept sphères planétaires, sept degrés d’émanation, sept notes de la gamme musicale cosmique selon les pythagoriciens. Le nombre des lumières n’est pas arbitraire : il dit la structure de ce qui est éclairé.

Et surtout : avant d’être dans la lumière, le récipiendaire est dans l’obscurité. Les yeux bandés, conduit dans un espace qu’il ne peut pas voir, il traverse l’ombre pour mériter la lumière. Cette progression de l’obscurité vers la clarté, du bandeau levé à la lumière reçue, est la structure de l’initiation elle-même. C’est le retournement platonicien du prisonnier de la Caverne, l’épistrophê plotinienne, la conversion paulinienne : le même mouvement fondamental mis en acte dans l’espace physique de la Loge, vécu par le corps avant d’être compris par l’esprit.


Les piliers, les colonnes et les ordres d’architecture

L’espace de la Loge n’est pas vide. Il est structuré par des éléments architecturaux dont chacun porte un sens.

Les deux colonnes Jakin et Boaz sont issues du Temple de Salomon tel que le décrit le premier Livre des Rois. Elles encadrent l’entrée de la Loge. Leurs noms hébreux, diversement traduits, disent quelque chose d’essentiel : l’une (Jakin : il établira) dit la stabilité, la fondation, ce qui tient ; l’autre (Boaz : en lui la force) dit la puissance, l’énergie, ce qui agit. Entre elles, le passage, l’espace entre deux contraires complémentaires, le seuil qui est à la fois séparation et connexion.

Héraclite donnait une signification toute particulière à toutes les choses qui sont différentes, sans être contradictoires, comme nos deux colonnes : elles ne s’opposent pas, elles se définissent mutuellement et elles définissent un espace autre entre elles. La Force sans la Beauté est brutalité ; la Beauté sans la Force est fragilité. La Sagesse tient les deux. Et l’espace entre les colonnes, comme pour beaucoup d’autres choses, est l’espace du Logos né de, ou manifesté par la tension vivante entre les deux. Dans un autre contexte une formule maçonnique parle ainsi des « oppositions nécessaires et fécondes ».

Les trois piliers, Sagesse, Force et Beauté, qui soutiennent symboliquement la Loge reprennent les trois principes de Vitruve pour l’architecture : sapientia (la conception intelligente), firmitas (la solidité de la construction), venustas (la beauté du résultat). Vitruve écrivait au Ier siècle avant notre ère pour les bâtisseurs romains. La franc-maçonnerie l’a incorporé dans sa symbolique parce qu’elle reconnaissait dans ces trois principes une loi universelle, celle qui gouverne toute construction, matérielle ou spirituelle.

Les ordres d’architecture, dorique, ionique, corinthien, correspondent dans la tradition maçonnique à trois degrés de perfection formelle. Le dorique : la force sans ornement, la base, ce qui porte sans céder. L’ionique : la proportion, l’élégance mesurée, la raison incarnée dans la forme. Le corinthien : la floraison, la beauté accomplie, ce qui ne vise plus seulement la solidité et la proportion mais la splendeur. Ces trois ordres disent les trois degrés de la Loge symbolique : l’Apprenti dans la rigueur du dorique, le Compagnon dans l’équilibre de l’ionique, le Maître dans la plénitude du corinthien.


Le sol en damier : la tension des contraires rendue visible

Le pavé mosaïque, le sol en damier noir et blanc de la Loge, est peut-être le symbole maçonnique le plus immédiatement visible et le plus profondément héraclitéen.

Noir et blanc. Alternés. Sans que l’un l’emporte sur l’autre. Sans hiérarchie entre eux. Sans que l’un soit le fond sur lequel l’autre se découpe, chaque carré est aussi fondamental que son voisin, chaque couleur aussi nécessaire que l’autre.

C’est la structure du réel telle qu’Héraclite la voyait : les contraires coexistent, se définissent mutuellement, constituent ensemble l’ordre du monde. Le pavé mosaïque dit : tu vas travailler sur un sol qui est fait de contraires. La lumière et l’ombre, la vie et la mort, la connaissance et l’ignorance, la joie et la douleur : ce ne sont pas des accidents regrettables du réel qu’il faudrait résoudre ou éliminer. Ce sont les carreaux du sol sur lequel tu marches. Apprends à marcher sur ce sol sans trébucher, sans nier la noirceur ni ignorer la blancheur, sans réduire l’un à l’autre.

Plotin aurait dit que le pavé mosaïque représente le monde de l’Âme : le niveau de réalité où la lumière de l’Intellect se déploie dans la multiplicité du sensible, où l’Un se fragmente sans se perdre dans la diversité des existences particulières. Chaque carreau est un être particulier. L’ensemble est l’image du cosmos.


L’espace sacré comme cosmologie vécue

Ce que l’espace de la Loge accomplit, en définitive, est de rendre vivable et habitable une cosmologie qui, dans les seuls termes de la philosophie, resterait abstraite. On peut lire Héraclite et comprendre intellectuellement que le Logos est l’ordre caché qui gouverne la tension des contraires. Mais entrer dans un espace orienté, éclairé de manière signifiante, structuré selon les lois de la géométrie sacrée, dont le sol représente la coexistence des contraires, cela ne dit pas la même chose. Cela fait autre chose. Cela engage le corps, l’attention, la mémoire musculaire, la perception sensorielle. C’est la magie et le Secret Véritable, inviolable parce que non reproductible ailleurs que dans l’espace sacré du Rite qui « fait » le maçon, en même temps qu’il lui communique le secret, le véritable, pas ceux que l’on peut répéter.

La cosmologie n’est plus une idée : elle est un espace dans lequel on vit pendant le temps des travaux. Et vivre dans un espace, c’est en recevoir la forme, comme l’eau prend la forme du vase qui la contient, comme la plante prend la forme que lui donne le tuteur, comme l’enfant prend la forme de la langue dans laquelle il grandit.

L’espace de la Loge forme, au sens étymologique : il donne une forme. Non pas une forme extérieure visible, mais une orientation intérieure. La répétition des tenues, l’habitude de s’orienter selon l’axe Est-Ouest, d’entrer dans un espace délimité et signifiant, de voir la lumière progresser et les contraires coexister, tout cela, sur le long terme, change quelque chose dans la manière dont on voit le monde ordinaire. Les britanniques, à propos des alambics à whisky, disent que shape make taste, la forme fait le goût. Et bien quelque part, la forme du Rite fait le goût de la vie de l’initié, pas instantanément mais à force d’imprégnation, des décennies durant.

C’est ce que la tradition initiatique a toujours su et que la neurologie contemporaine commence à documenter : les espaces dans lesquels on vit régulièrement façonnent les structures cognitives et perceptives. On ne perçoit pas le monde de la même façon selon qu’on a grandi dans une forêt ou dans une ville, dans une cathédrale ou dans un bureau d’open space. L’espace de la Loge est un espace formatif, non pas au sens d’une propagande, mais au sens d’une éducation de la perception : apprendre à voir l’ordre dans le chaos, la lumière dans l’ombre, l’unité dans la diversité.


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