Le Rite 5 : Pourquoi ce Rite aujourd’hui ?

« La sagesse est une seule chose : connaître la pensée qui gouverne toutes choses à travers toutes choses » Héraclite, DK B41

Une histoire qui commence avant son histoire

Le Rite Écossais Ancien et Accepté a une histoire documentée, qui commence au XVIIIe siècle et se déroule sur deux continents selon des trajectoires que les historiens ont reconstituées avec soin. Mais il a aussi, et c’est la première chose à comprendre, une profondeur qui précède cette histoire documentée, une source dont le XVIIIe siècle n’est pas le commencement mais la cristallisation à un moment particulier.

Tout Rite initiatique vit dans cette tension entre son histoire datée et sa profondeur immémoriale. L’histoire datée dit : voici quand et comment cela a été constitué, par qui, dans quelles circonstances. La profondeur immémoriale dit : mais ce qui a été constitué à ce moment-là ne vient pas de ce moment-là, il vient de beaucoup plus loin, et ceux qui l’ont constitué le savaient. Ils ne se considéraient pas comme des inventeurs mais comme des découvreurs, au sens où on découvre un trésor : on ne le crée pas, on le retrouve là où il était caché.

Cette distinction est essentielle pour comprendre pourquoi les maçons parlent d’une tradition « immémoriale » sans que ce soit une mythologie naïve. Ce n’est pas que le Rite daterait réellement de Salomon ou d’Hiram Abif au sens historique, personne de sérieux ne le prétend. C’est que les structures initiatiques que le Rite met en œuvre, la mort et la résurrection symboliques, la quête du mot perdu, la progression par degrés, la géométrie comme langage du sacré, sont attestées dans les traditions humaines bien avant les premiers textes maçonniques. Elles appartiennent à quelque chose de plus profond que toute organisation historique particulière.

Des opératifs aux spéculatifs : la grande transformation

L’histoire documentée de la franc-maçonnerie commence dans les loges de constructeurs médiévaux les opératifs qui bâtissaient les cathédrales, les châteaux et les édifices publics. Ces loges étaient d’abord des corporations professionnelles, régies par des charges (les règles de la profession), possédant leurs secrets de métier (les méthodes de taille, les proportions architecturales, les techniques de construction), et pratiquant une forme d’initiation propre à transmettre à la fois le savoir-faire et les principes de la confrérie.

La grande transformation, dont on situe conventionnellement le moment fondateur à la création de la Grande Loge de Londres en 1717, mais qui s’étale sur plusieurs siècles et commence au moins en 1599 avec les Statuts Schaw, est le passage des loges opératives (de vrais bâtisseurs) aux loges spéculatives (des philosophes qui emploient les symboles du bâtisseur pour parler d’autre chose). Ce passage est souvent présenté comme une rupture, voire une dégradation, le symbole prenant la place de la réalité. Mais c’est se méprendre sur la nature du symbole.

Le symbole n’est pas moins réel que ce qu’il symbolise, il est réel différemment. Le compas du maçon opératif permettait de tracer des cercles sur la pierre ; le compas du maçon spéculatif permet de tracer des cercles dans l’âme, de définir la mesure de soi, de circonscrire ce qui m’appartient, de distinguer ce qui est dans mon cercle de ce qui ne l’est pas. Ces deux usages du compas ne sont pas le premier et sa copie dégradée : ils sont deux applications du même principe, la géométrie comme mesure, la mesure comme sagesse.

Les Constitutions d’Anderson (1723) présentent cette transition non pas comme une rupture mais comme un approfondissement : les maçons sont désormais invités à s’engager envers la Maçonnerie universelle, indépendante de toute religion particulière, ouverte à « l’homme bon et loyal » quelle que soit sa confession. C’est une vision humaniste et universaliste qui, dans le contexte du XVIIIe siècle, est à la fois une continuation de l’héritage médiéval et une ouverture radicalement nouvelle.


La prolifération des hauts grades : ordre ou désordre ?

Le XVIIIe siècle est une époque de grande créativité maçonnique et de grande confusion. À côté des trois degrés de la Loge symbolique (Apprenti, Compagnon, Maître) prolifèrent des hauts grades, des degrés supplémentaires qui prétendent révéler des secrets plus profonds, prolonger la légende d’Hiram, explorer des dimensions spirituelles, ésotériques ou chevaleresques que les trois premiers degrés ne traitaient pas.

Cette prolifération était à la fois une richesse et un problème. Une richesse, parce qu’elle témoignait d’un besoin réel : les trois premiers degrés, s’ils sont d’une profondeur inépuisable, ne suffisent pas à épuiser la tradition ésotérique que la maçonnerie spéculative avait reprise à son compte. Les sources, Kabbale, hermétisme, néoplatonisme, traditions chevaleresques, symbolisme biblique, étaient trop riches et trop diverses pour tenir dans trois degrés. Un problème, parce que cette prolifération incontrôlée produisait des systèmes contradictoires, des degrés de qualité inégale, des prétentions ésotériques parfois fantaisistes, et une confusion générale sur ce qui constituait le cœur de la tradition.

Le Rite Écossais Ancien et Accepté est né de la volonté de mettre de l’ordre dans cette abondance non pas en la réduisant, mais en la structurant. Les trente-trois degrés du REAA ne sont pas une collection arbitraire de matériaux disparates : ils forment un système cohérent dans lequel chaque degré a sa place, sa fonction, son articulation avec les degrés qui précèdent et ceux qui suivent. La progression du 1er au 33e degré est une pédagogie. Ils conduisent l’initié à travers les grandes traditions de sagesse que le Rite a intégrées, dans un ordre qui a une logique initiatique : l’ordre les la progression, de l’élévation personnelle vers le Principe.

Le Convent de Lausanne de 1875 : la ligne non dogmatique

L’histoire du REAA connaît un moment charnière en 1875, à Lausanne, lors du Convent qui réunit les Suprêmes Conseils du monde maçonnique, à l’initiative du SCDF et d’Albert Crémieux, son Souverain Grand Commandeur. La question posée est simple dans ses termes et immense dans ses implications : la franc-maçonnerie doit-elle exiger de ses membres une croyance en un Dieu personnel ?

La réponse de Lausanne, portée notamment par le Suprême Conseil de France, est négative, et elle est motivée philosophiquement, pas seulement socialement. L’argument central est le suivant : la franc-maçonnerie ne peut pas exiger une croyance spécifique sur la nature du principe transcendant (s’il existe) sans devenir une religion parmi les religions. Or son projet est précisément d’être en deçà des religions, d’accueillir des hommes (à l’époque les femmes ne sont pas admises au REAA et cette tradition est maintenue au SCDF pour des raisons de fidélité au Rite dans ses principes premiers. Il existe cependant aujourd’hui des Obédiences et juridictions qui ouvrent le REAA aux femmes, soit en Loges mixtes, soit en Loges exclusivement féminines : il y en a pour tous les choix philosophiques) de toutes confessions (et d’aucune) dans un espace commun de travail initiatique.

Cette position n’est pas l’athéisme. Elle n’exclut pas les croyants et elle ne leur demande pas de renoncer à leur foi. Elle dit simplement que la foi n’est pas la condition d’entrée dans le Rite, ni son objet propre. Ce qui entre dans la Loge, c’est un être humain qui cherche, qui cherche quoi, selon quelles croyances, dans quel cadre métaphysique, c’est son affaire. Le Rite lui offre une structure, des symboles, une fraternité, une tradition, pas un credo.

Cette position est, comme nous l’avons montré dans les articles précédents, parfaitement cohérente avec la tradition philosophique qui nourrit le REAA. Le Logos d’Héraclite n’est pas un Dieu personnel, c’est la loi qui traverse toutes choses, accessible à qui sait l’entendre, indépendante de toute croyance particulière. L’Un de Plotin n’est pas un Dieu créateur au sens biblique, c’est la source de tout ce qui est, inaccessible dans sa plénitude, approchable par la conversion et la purification. La ligne non dogmatique du Convent de Lausanne est la traduction institutionnelle d’une tradition philosophique qui n’a jamais exigé la croyance comme condition de la recherche.

La GLDF et le SCDF : institutions d’une tradition vivante

La Grande Loge de France (GLDF) et le Suprême Conseil de France (SCDF) qui administre les hauts grades du REAA pour la juridiction française, sont les institutions actuelles dans lesquelles cette tradition vit et se transmet.

Elles ne sont pas des objets de vénération en elles-mêmes. Les institutions ne sont jamais la tradition, elles en sont les gardiennes temporaires, les structures qui permettent à quelque chose de plus profond qu’elles de se transmettre. Elles méritent respect et engagement non pas parce qu’elles seraient parfaites (elles ne le sont pas, aucune institution humaine ne l’est) mais parce qu’elles sont le cadre dans lequel la tradition vit aujourd’hui.

La GLDF se distingue par son attachement à la maçonnerie de tradition, une manière de pratiquer le Rite qui met l’accent sur la profondeur initiatique plutôt que sur les aspects philanthropiques ou civiques (qui ont leur importance, mais qui ne sont pas l’essentiel et surtout ne sont pas ce que l’ont fait en Loge). Cette insistance sur la dimension initiatique, sur le fait que la maçonnerie est d’abord une transformation intérieure et non une action sur le monde est la continuité directe de la tradition que nous avons tracée depuis Héraclite.

Pourquoi ce Rite, pourquoi aujourd’hui ?

La question qui clôt ce premier pilier est aussi la plus directe : dans un monde qui n’a jamais eu autant accès à l’information ésotérique, philosophique et spirituelle, où les textes de Plotin sont en ligne gratuitement, où des dizaines d’ouvrages sur la Kabbale ou l’hermétisme sont disponibles en librairie, où des applications proposent de la méditation guidée et des cours de philosophie en cinq minutes : pourquoi ce Rite, pourquoi maintenant, pourquoi une organisation avec des engagements, des obligations, des rituels ?

La réponse est dans ce que les quatre articles précédents ont tenté de montrer.

Parce que le Rite n’est pas de l’information sur la sagesse, il est une structure dans laquelle la sagesse peut être vécue. Parce que l’espace qu’il crée ne peut pas être recréé par une application de méditation. Parce que le temps qu’il suspend ne peut pas être obtenu en lisant un article sur la pleine conscience. Parce que ce que le corps reçoit dans les voyages initiatiques, dans les attouchements, dans la répétition des gestes rituels, ne peut pas être transmis par une vidéo YouTube.

Et parce que la fraternité qu’il crée, la communauté de « cherchants » qui se retrouvent semaine après semaine dans le même espace, avec le même engagement, pour accomplir ensemble ce que nul ne peut accomplir seul, est l’une des choses les plus rares et les plus précieuses de notre époque.

Héraclite disait que la sagesse est une seule chose : connaître la pensée qui gouverne toutes choses à travers toutes choses. Cette connaissance n’est pas un savoir encyclopédique. Elle est une orientation, une manière d’être au monde qui se développe lentement, patiemment, par la répétition et l’approfondissement, dans un cadre qui la rend possible.

Le Rite Écossais Ancien et Accepté est l’un de ces cadres. Pas le seul. Mais l’un des plus riches, des plus complets, des plus cohérents dans leur articulation des grandes traditions de sagesse humaine. Et dans un monde qui a perdu les repères et qui cherche, souvent à tâtons, souvent dans des directions qui ne mènent nulle part, cette richesse et cette cohérence méritent d’être connues, pratiquées, et transmises.

C’est ce que cet exposé des Sept Piliers tente, à sa manière, d’accomplir, en tentant de dépasser les banalités et les lieux communs.

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