« Ce qui est opposé s’accorde et c’est des choses différentes que naît la plus belle harmonie » — Héraclite, DK B8
Le malentendu à dissiper
Il est une confusion persistante sur laquelle je voudrais d’abord m’arrêter, parce qu’elle obscurcit à la fois la nature du REAA et le rapport de la franc-maçonnerie au christianisme.
La confusion consiste à penser que la présence d’éléments chrétiens dans le REAA, comme la référence aux trente-trois ans de vie terrestre d’un personnage central de la tradition, le Volume de la Loi Sacrée qui est la Bible, l’Évangile de Jean et l’Apocalypse dans certains degrés, le symbolisme christique du 18e degré … ferait du REAA une organisation chrétienne déguisée. Et réciproquement, à penser que la ligne non dogmatique du REAA, qui n’exige aucune croyance religieuse particulière, impliquerait l’exclusion ou le rejet des éléments chrétiens.
Ces deux lectures sont fausses, et elles se contredisent l’une l’autre. Ce qui devrait suffire à montrer qu’aucune des deux n’a saisi la réalité.
La vérité est plus subtile et plus intéressante : le REAA intègre la tradition chrétienne et particulièrement la tradition des Pères de l’Église, comme l’une de ses sources, ni plus ni moins importante que les autres, mais irremplaçable dans ce qu’elle apporte. L’intégrer comme source ne signifie pas l’adopter comme credo. Cela signifie reconnaître que dans cette tradition, des penseurs d’une profondeur remarquable ont développé des intuitions sur la nature de la connaissance, de l’amour et de la transformation humaine qui enrichissent indéniablement la réflexion initiatique.
Les deux figures que j’ai choisi de mettre en avant, Origène d’Alexandrie et Augustin d’Hippone, sont précisément des Pères de l’Église dont la pensée est irréductible à la seule orthodoxie confessionnelle. Ils ont été des passeurs entre la tradition philosophique antique (platonisme, néoplatonisme, stoïcisme) et la tradition chrétienne, et leur œuvre constitue l’une des synthèses les plus ambitieuses et les plus fécondes de l’histoire de la pensée occidentale.
Origène : le théologien de l’apocatastase
Origène d’Alexandrie (vers 185 – vers 253) est l’une des figures les plus fascinantes et les plus controversées de l’histoire du christianisme. Contemporain de Plotin (avec lequel il aurait partagé le même maître à Alexandie, Ammonios Saccas), théologien chrétien d’une érudition et d’une audace remarquables, il a été partiellement condamné par l’Église après sa mort sans que cela n’ait empêché son influence considérable sur toute la théologie chrétienne ultérieure.
Ce qui rend Origène particulièrement pertinent c’est sa doctrine de l’apocatastase. Terme grec signifiant restauration, rétablissement dans l’état originel. Cette doctrine affirme que, à la fin des temps, la totalité des êtres créés, y compris les pécheurs les plus endurcis, voire les démons eux-mêmes, sera finalement restaurée dans son rapport à Dieu, que rien de ce qui a été créé ne sera définitivement perdu.
Cette doctrine est directement connectée à la vision plotinienne de la procession et du retour : tout ce qui procède de l’Un finit par retourner à l’Un, parce que l’éloignement n’est jamais absolu et que le désir du retour est inscrit dans la nature même de ce qui est sorti. Origène christianise cette intuition. Il la reformule dans le cadre d’une théologie trinitaire et d’une eschatologie (doctrine des fins dernières). Mais, la structure profonde est la même.
Pour le franc-maçon, la doctrine de l’apocatastase dit quelque chose d’essentiel sur la nature de l’initiation et du travail initiatique : rien n’est définitivement perdu. La pierre la plus brute peut être taillée. L’homme le plus dispersé dans la multiplicité peut se retourner vers l’unité. L’erreur est possible, la chute est possible, la longue errance dans l’obscurité est possible, mais le retour est toujours possible aussi. Il n’y a pas d’état d’éloignement si profond que le chemin du retour en soit entièrement coupé.
Origène est aussi remarquable par sa méthode d’interprétation des textes sacrés, l’exégèse allégorique et anagogique. Pour lui, les textes de la Bible ont plusieurs niveaux de sens : le sens littéral (ce qui est dit), le sens allégorique (ce que cela symbolise), et le sens anagogique (ce vers quoi cela conduit l’âme). Cette méthode à trois niveaux est directement applicable aux symboles maçonniques : chaque symbole a un sens littéral (l’outil, le geste, la pierre), un sens allégorique (ce qu’il représente dans le travail initiatique), et un sens anagogique (vers quoi il conduit l’âme dans sa remontée). Les kabbalistes vont reprendre la même logique en la déclinant sur quatre niveaux, en rajoutant aux trois d’Origène celui du Sod, le Secret. Ils la nomme le PARDES (des initiales en Hébreu des quatre niveaux, l’acronyme formant le mot qui signifie Paradis. Le PARDES s’applique aussi et encore mieux que la découpage d’Origène au symbolisme maçonnique.
Augustin : l’inquiétude du cœur et la beauté ancienne
Augustin d’Hippone (354-430) est peut-être le penseur chrétien dont l’influence sur la culture occidentale a été la plus profonde et la plus durable. Il est célèbre jusqu’à aujourd’hui. Évêque d’Hippone, en Afrique du Nord, auteur des Confessions et de la Cité de Dieu, il a été, avant sa conversion au christianisme à l’âge de trente-deux ans, un disciple du néoplatonisme plotinien et cette formation néoplatonicienne n’a jamais vraiment quitté sa pensée, même après sa conversion au christianisme.
Les Confessions d’Augustin sont, entre autres choses, un récit initiatique. C’est le récit d’une longue errance à travers les séductions intellectuelles (le manichéisme, le scepticisme académique, le néoplatonisme) avant la conversio finale. Et la formule qui ouvre ce récit est peut-être la plus belle formulation de ce que l’initiation vise, dans quelque tradition que ce soit :
« Tu nous as faits pour toi, et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il trouve son repos en toi. » (Confessions I, 1)
L’inquiétude du cœur, inquietum cor nostrum, est la condition anthropologique fondamentale que la tradition initiatique, depuis Héraclite jusqu’au REAA, tente de nommer et d’orienter. L’être humain est structurellement en manque de quelque chose qu’il ne peut pas nommer facilement, qu’il cherche dans mille directions fausses avant de trouver la direction juste, si jamais il la trouve. Pour Augustin, cette direction est Dieu au sens chrétien. Pour Héraclite, c’est le Logos. Pour Plotin, c’est l’Un. Pour le REAA, c’est dans la liberté de la ligne non dogmatique chacun qui cherche et chacun qui nomme selon sa propre sensibilité, ou conscience.
Mais ce que tous partagent est la structure de ce manque et de cette recherche. Et c’est en cela qu’Augustin est une source de la Tradition initiatique, indépendamment de la confession à laquelle il appartient.
Augustin est aussi, dans ses dialogues philosophiques de Cassiciacum (écrits juste après sa conversion), un néoplatonicien explicite. Son De vera religione (La vraie religion) est un texte qui serait presque entièrement acceptable par un plotinien non chrétien : la beauté comme voie d’accès au divin, la montée de l’âme vers sa source, la conversion du regard de l’extérieur vers l’intérieur. Sa formule in interiore homine habitat veritas, « la vérité habite dans l’homme intérieur »,est une reformulation chrétienne du gnôthi seauton grec et du je me suis cherché moi-même d’Héraclite.
L’amour comme connaissance : la leçon johannique
La synthèse entre la tradition philosophique grecque et la tradition chrétienne trouve son expression la plus condensée dans la doctrine johannique de l’amour : le logos agapê de la première épître de Jean : « Dieu est amour » (I Jean 4, 8).
Cette formule, lue superficiellement, peut sembler une simple affirmation religieuse. Lue philosophiquement, elle est une révolution dans la théorie de la connaissance.
Car si Dieu est amour, alors connaître Dieu, c’est-à-dire atteindre la source, rejoindre l’Un, trouver le Logos, ne peut se faire que dans et par l’amour. La connaissance ultime n’est pas une vision froide, détachée ou purement intellectuelle. C’est une union affective, un engagement de la totalité de l’être, une agapê qui n’est pas le sentiment romantique mais la disposition fondamentale d’un être qui se donne.
Plotin avait pressenti cela dans sa description de l’union avec l’Un : ce n’est pas l’Intellect qui unit, c’est quelque chose au-delà de l’Intellect, une simplification, un dépouillement, un abandon qui ressemble à ce que la tradition chrétienne appelle l’amour. Et Augustin, héritier de Plotin autant que de Paul et de Jean, l’a formulé dans une phrase qui est restée célèbre : « Notre cœur est sans repos… » et le repos du cœur n’est pas la satisfaction intellectuelle, c’est l’amour accompli.
Pour le REAA, cette leçon johannique est intégrée non pas comme dogme (il ne faut pas croire que Dieu est amour pour être franc-maçon) mais comme orientation : la connaissance que la franc-maçonnerie cherche n’est pas une connaissance froide et détachée. Elle est une connaissance qui engage, qui transforme, qui crée des liens. La fraternité est son expression la plus quotidienne et la plus vérifiable et l’Amour est une structuration du mental qui produit les pensées justes … et fraternelles.
La figure christique : symbole initiatique universel
Un dernier point mérite d’être abordé, avec la prudence qu’il requiert : la figure de celui qui a vécu trente-trois ans sur la terre, ce personnage central dans les degrés du Chapitre au REAA (du 16e au 18e), n’est pas présent dans le Rite à titre confessionnel, comme objet d’une foi obligatoire. Il y est présent comme symbole initiatique universel. Il n’est d’ailleurs pas véritablement nommé au 18e degré, mais juste évoqué par des périphrases. Curieusement, il est nommé dès le deuxième degré, mais explicitement comme grand initié.
La structure de sa vie telle que les évangiles la racontent est en effet, lue symboliquement, la structure même de l’initiation : la descente dans le monde de la matière (l’incarnation), le travail en milieu humain (le ministère), la mort symbolique et réelle (la Passion), la descente aux enfers (le séjour dans le tombeau), et la résurrection (le retour à la lumière, la transformation de la mort en vie). Cette structure est exactement celle que les traditions de sagesse du monde entier ont exprimée sous des formes mythologiques diverses (Osiris, Dionysos, Mithra) et que l’initiation maçonnique exprime rituellement depuis le troisième degré jusqu’aux hauts grades.
La figure christique, dans cette lecture, n’est pas la propriété exclusive du christianisme confessionnel, elle est l’expression la plus accomplie, dans la tradition occidentale, d’une structure initiatique universelle. Et c’est à ce titre qu’elle trouve sa place dans le REAA, non pas pour imposer une croyance, mais pour offrir un symbole d’une densité et d’une profondeur incomparables à qui sait le lire.
Héraclite avait dit que c’est des choses différentes que naît la plus belle harmonie. La synthèse des traditions dans le REAA, néoplatonisme, Kabbale, hermétisme, Gnose, alchimie, Pères de l’Église, est cette harmonie née de la différence. Aucune de ces sources ne disparaît dans la synthèse : chacune garde sa voix. Et c’est leur concert parfois dissonant, toujours riche qui fait la profondeur de la Tradition que le Rite transmet.
