« Il faut éteindre l’hubris plus encore que l’incendie » — Héraclite, DK B43
Travail, un mot qui fait peur
Au début de la démarche, le mot travail dérange souvent les initiés. D’une part il nous ramène à des conceptions matérialistes qui ont peu de place dans un contexte spirituel. D’autre part, et peut être surtout, on voudrait que la transformation intérieure fût douce, progressive, naturelle. Qu’elle advienne comme le soleil se lève, sans effort de notre part, simplement parce que nous nous y sommes exposés. Les traditions mystiques ont parfois encouragé cette attente : la grâce vient, elle n’est pas méritée, il suffit de s’ouvrir et de recevoir.
Et puis il y a l’autre tentation, l’opposée symétrique : croire que la transformation s’obtient par l’accumulation d’activités spirituelles, d’efforts, de méditations comptées, de planches rédigées, de tenues auxquelles on assiste, de degrés reçus, de livres lus. Comme si la quantité de l’effort garantissait la qualité de la transformation.
La franc-maçonnerie de tradition refuse les deux tentations. Elle est explicite là-dessus, dès le premier degré et encore plus au deuxième : l’initié est un travailleur. Il ne contemple pas passivement, il n’accumule pas frénétiquement. Il travaille dans le sens le plus plein et le plus exigeant du terme.
Mais pourquoi travail ? Pourquoi ce mot si lourd de connotations profanes, si chargé de l’histoire du salariat et de l’exploitation, si éloigné en apparence du registre de la transformation intérieure ?
Précisément parce qu’il dit la vérité sur ce que la transformation exige. Et la vérité n’est pas toujours confortable.
L’étymologie du labeur
Travail vient, comme nous l’avons noté dans le plan de cette série, du latin trepalium, un instrument à trois pieux utilisé pour ferrer les chevaux ou, dans certains usages, comme instrument de torture. Cette étymologie brutale n’est pas anecdotique : elle dit que le travail, originellement, est ce qui résiste, ce qui fait mal, ce qui exige de la personne quelque chose qu’elle ne donne pas spontanément.
Ce n’est pas une vision masochiste de l’existence. C’est une observation réaliste sur la nature de toute transformation authentique. La pierre ne se taille pas sans effort. Le métal ne se forge pas sans feu. La vigne ne produit pas de vin sans taille, sans soin, sans la longue patience des saisons. Et l’être humain ne se transforme pas sans traverser des résistances, les siennes propres, d’abord et avant tout.
Les traditions de sagesse qui ont pris la transformation intérieure au sérieux ont toutes su cela, et elles l’ont dit dans leurs langages propres. L’askêsis grecque, ascèse, est littéralement l’exercice, l’entraînement, la pratique répétée qui forge une capacité que la nature seule ne donne pas. Le jihad al-akbar islamique, le grand combat, est le combat contre soi-même, contre les tendances qui dispersent et abaissent. La tikkoun olam juive, la réparation du monde, commence par la réparation de soi. L’opus alchimique, le Grand Œuvre, est un labeur qui engage la totalité des ressources de celui qui l’entreprend.
Dans tous ces cas, la transformation n’est pas un événement qui arrive, mais un processus qui s’accomplit, et qui exige pour s’accomplir la participation active, constante, souvent douloureuse de celui qui se transforme.
Praxis, poiesis, theoria : trois formes de l’activité humaine
Aristote a distingué trois formes fondamentales de l’activité humaine, et cette distinction est précieuse pour comprendre ce qu’est le travail initiatique.
La poiesis, la production, la fabrication, est l’activité qui vise à produire un objet extérieur à celui qui le produit. Le menuisier poiète une table : quand la table est achevée, elle existe indépendamment de lui, et il peut s’en aller. La valeur de la poiesis est dans son produit.
La theoria, la contemplation, la vision, est l’activité qui vise à voir, à comprendre, à contempler quelque chose de vrai. Elle ne produit pas d’objet extérieur : elle transforme le sujet qui contemple en lui donnant une connaissance qu’il n’avait pas. La valeur de la theoria est dans la transformation intérieure du sujet.
La praxis, l’action, la conduite, est l’activité dont la finalité est dans l’acte lui-même et dans l’agent : elle vise à bien agir, à être d’une certaine manière, à développer des dispositions (hexis) qui constituent le caractère et la vertu. La valeur de la praxis est dans ce qu’elle fait à celui qui agit, pas dans un produit séparable de l’action.
Le travail initiatique est essentiellement une praxis, il vise non pas à produire quelque chose d’extérieur (un Temple physique, une œuvre visible), mais à transformer celui qui travaille. Et comme toute praxis, il exige la répétition, la durée, la persévérance, parce que les dispositions (hexis) ne s’acquièrent que par la pratique réitérée, et que les résistances intérieures ne se surmontent pas en un seul effort.
Mais le travail initiatique n’est pas seulement praxis : il aspire à la theoria. Il vise, dans ses moments les plus intenses, la contemplation, ces instants de contact avec le Logos, avec l’Un, avec la vérité qui transforme sans qu’on puisse rendre compte exactement de ce qui s’est passé. La praxis est le chemin vers la theoria ; la theoria est ce qui donne sens à la praxis.
Le quiétisme : la tentation du repos prématuré
Le quiétisme au sens philosophique et non seulement historique du terme est la position qui valorise l’état de réception passive au détriment de l’effort actif. Dans sa version la plus radicale, il affirme que le travail spirituel est inutile voire nuisible : ce qui doit arriver arrivera, la grâce ne se mérite pas, l’effort de la volonté ne fait qu’interposer l’ego entre l’âme et la divine présence.
Cette position a ses défenseurs sérieux dans plusieurs traditions : le wu wei taoïste (le non-agir, ou agir sans forcer), le quieta non movere de certaines traditions contemplatives, la gelassenheit anabaptiste (l’abandon, l’acquiescement). Elle pointe vers quelque chose de vrai : la volonté tendue, crispée, qui veut la transformation à tout prix, peut en effet devenir un obstacle à ce qu’elle cherche. L’hubris spirituelle, la démesure du chercheur qui se croit maître de sa propre transformation, est une réalité que toutes les traditions connaissent.
Mais le quiétisme, poussé à l’extrême, est une erreur symétrique à l’activisme : il confond le résultat de la transformation (une certaine légèreté, une certaine disponibilité, un certain lâcher-prise) avec les conditions de ce résultat. Le détachement ne s’obtient pas par l’inaction : il s’obtient par une longue pratique du détachement, c’est-à-dire par un travail patient et exigeant sur les attachements qui dispersent et alourdissent.
Héraclite, dans le fragment d’exergue, dit qu’il faut éteindre l’hubris plus encore que l’incendie. L’hubris est la démesure, l’excès, la transgression de la juste mesure et elle peut prendre la forme du chercheur spirituel qui croit que son effort et sa volonté suffisent à tout. Mais l’antidote à l’hubris n’est pas l’inaction : c’est la juste mesure, le métron, le travail accordé à ses forces et à sa place dans l’ordre des choses.
L’activisme : la tentation de la quantité
L’activisme spirituel est le travers symétrique : croire que la quantité de l’effort garantit la qualité de la transformation. Assister à toutes les tenues, rédiger le plus de planches possible, recevoir les degrés le plus vite possible, lire le plus de livres ésotériques possible. Comme si la transformation était proportionnelle à l’investissement de temps et d’énergie.
Ce travers est particulièrement tentant dans nos sociétés contemporaines, où la productivité est la valeur dominante et où l’on a tendance à mesurer la valeur de toute activité à ses résultats visibles et quantifiables. Il est naturel de transposer cette logique dans le travail initiatique, mais c’est une erreur.
La transformation intérieure ne se mesure pas en heures de tenue ni en nombre de planches rédigées. Elle se mesure, si tant est qu’elle se mesure, à la qualité de la présence dans chaque tenue, à la profondeur de chaque planche, à la manière dont le travail rituel s’intègre à la vie quotidienne et la modifie. Un initié qui a participé à cinq cents tenues sans jamais vraiment être présent n’a pas nécessairement reçu plus qu’un initié qui en a traversé cinquante avec une attention totale.
Aristote avait déjà noté, dans sa théorie de la vertu, que la praxis juste n’est ni trop ni pas assez : elle est en excès et en défaut, à la fois plus et moins que ce que la nature brute offre. La vertu est un juste milieu (meson), non pas un compromis tiède, mais la pointe d’excellence qui évite les deux excès. Le travail initiatique juste est ainsi : ni l’inaction du quiétiste, ni l’agitation de l’activiste, mais l’effort régulier, patient, attentif, qui fait ce qui est à faire sans en attendre plus que ce qu’il peut donner.
Attention, cependant, l’assiduité est indispensable pour l’initié et pour la Loge qui ne peut pas vivre sans la présence de ses membres. Pour chacun, c’est en Loge que se fait l’essentiel du travail maçonnique, raison pour laquelle il faut y être présent, d’une part, et œuvrer à ce que le travail y soit le plus possible de qualité, c’est-à-dire initiatique, maçonnique. De plus l’intensité juste de la présence de chacun alimente un phénomène étrange, non rationnel, non mesurable : l’égrégore. On fini par le ressentir et l’apprécier quand il est présent. Ainsi, l’assiduité est une qualité hautement valorisée chez les Francs-maçon. On ne s’engage pas pour fréquenter sa Loge à l’occasion, mais pour y participer activement et régulièrement.
Ce que le travail initiatique est
Le travail initiatique se situe dans l’espace entre ces deux travers. Il est :
Régulier : il s’inscrit dans la durée, dans la répétition des tenues et des travaux, sans attendre que l’inspiration ou l’enthousiasme le commande. La régularité est la condition de l’hexis, de la disposition acquise qui devient une seconde nature.
Attentif : la qualité de la présence prime sur la quantité de la présence. Être vraiment là, dans chaque tenue, dans chaque moment du rituel, dans chaque parole prononcée ou entendue, vaut infiniment plus que d’être physiquement présent dans l’absence de soi.
Patient : la transformation prend du temps, beaucoup de temps, et elle ne suit pas de calendrier prévisible. Les moments de progression sont rares et souvent imprévus ; les longues périodes d’apparente stagnation font partie du chemin et ne doivent pas être lues comme des échecs.
Humble : le travail initiatique n’appartient pas à celui qui l’accomplit. Il est accompli dans un Rite, avec des frères et des sœurs, selon une Tradition qui précède l’individu et le dépasse. L’humilité dans le travail n’est pas l’effacement de soi : c’est la reconnaissance de ce cadre et l’acceptation de sa place dans cet ordre.
Orienté : le travail n’est pas pour lui-même. Il est orienté vers quelque chose qui le dépasse : la connaissance du Logos, l’union avec l’Un, la contemplation du vrai — ce que les articles précédents ont longuement nommé et que les articles suivants continueront d’explorer.
