« L’âne préfère la paille à l’or » — Héraclite, DK B9
« Le caractère est pour l’homme son démon » — Héraclite, DK B119
La première image
Dans la Loge ouverte pour les travaux symboliques, l’initié peut voir au pied de l’Orient deux pierres, l’une brute, l’autre taillée. Deux pierres. L’une irrégulière, rugueuse, anguleuse, sans forme définie. L’autre parfaitement taillée, à six faces égales, d’angles droits impeccables.
Cette image est si simple qu’on pourrait la manquer. Deux pierres sur un chantier. Et pourtant, dans cette simplicité, est contenu tout le programme du travail initiatique, depuis le premier jour jusqu’au dernier.
La pierre brute, c’est ce que l’on est en entrant. La pierre cubique, c’est ce vers quoi le travail doit mener. Entre les deux : le temps, l’effort, les outils, la patience, les erreurs, les reprises, les douleurs et les satisfactions du tailleur de pierre.
Mais cette lecture binaire, brut/taillé, avant/après, imparfait/parfait, est trop simple pour rendre compte de la profondeur du symbole. La pierre brute et la pierre cubique ne sont pas deux objets qui se succèdent dans le temps, le second remplaçant définitivement le premier. Elles sont deux états d’une relation, aussi bien une relation au travail, qu’à soi-même et aux autres, ternaire donc. Relation qui ne se termine jamais vraiment, parce que chaque niveau de taille révèle un nouveau niveau de rugosité à travailler.
La prima materia : la pierre comme symbole universel
Avant d’être un symbole maçonnique, la pierre est un symbole universel. Il est l’un des plus anciens et probablement des plus répandus de l’humanité.
Dans la tradition alchimique, la prima materia, matière première, est le point de départ du Grand Œuvre. Elle est décrite comme vile, méprisée, apparemment sans valeur et pourtant, c’est en elle que se trouve caché le secret de la transmutation. L’or philosophique ne vient pas de l’or physique : il vient de ce qui est le plus bas, le plus brut, le plus apparemment inutile. C’est dans la plus grande profondeur que se cache la plus grande élévation potentielle. C’est dans l’obscurité que se cache la Lumière.
Ce paradoxe, la lumière cachée dans l’obscurité, est exactement celui de la pierre brute maçonnique. Elle n’est pas à mépriser parce qu’elle est brute : elle est à travailler parce qu’elle est brute. Elle contient, dans sa rugosité même, la possibilité de la pierre cubique. La pierre cubique n’est pas importée d’ailleurs, elle ne descend pas du ciel. Elle est extraite de la pierre brute par le travail. Elle y était déjà, en puissance, attendant que le tailleur la révèle.
Aristote aurait dit que la pierre cubique est la forme de la pierre brute, ce vers quoi elle tend naturellement quand on lui permet de réaliser sa nature propre. Et le tailleur est l’agent de cette réalisation : il ne crée pas la forme, il la libère de ce qui la cachait.
Dans la Kabbale, le concept de Tsimtsum, le retrait divin qui crée l’espace de la création, a un corollaire : les nitzotzot, les étincelles divines cachées dans chaque fragment de matière, attendant d’être relevées et restituées à leur source. La pierre brute est pleine d’étincelles, pleine de potentialité divine qui n’attend que le travail pour se manifester. Tailler la pierre, dans cette lecture, est un acte théurgique : contribuer à la restauration (tikkoun) de l’ordre du monde en révélant les étincelles cachées.
L’état brut : ce qu’il signifie vraiment
Il y a un malentendu fréquent sur la pierre brute, qu’il convient de dissiper : elle ne représente pas l’état de méchanceté morale, ni d’ignorance intellectuelle, ni de bassesse sociale. Elle représente l’état de l’être humain qui n’a pas encore entrepris le travail de connaissance de soi. Son état d’avant la strophê, l’état d’avant le voyage/retournement/conversion.
Cet état peut coexister avec une grande intelligence, une belle culture, une moralité irréprochable et un statut social élevé. La pierre brute n’est pas l’état du mauvais ou du sot : elle est l’état de celui qui, quel que soit son niveau par ailleurs, vit à la surface de lui-même, dispersé dans les sollicitations extérieures, mené par les habitudes non examinées, ignorant de la profondeur qui est en lui.
Héraclite, dans le fragment DK B119 cité en exergue, dit que le caractère (éthos) est pour l’homme son démon (daimon). Dans la Grèce antique, le daimon est une figure intermédiaire entre les dieux et les hommes — une force intérieure, un génie propre, ce que Socrate appelait sa voix intérieure. Héraclite dit ici quelque chose de remarquable : le destin de l’homme n’est pas écrit dans les étoiles ou décidé par les dieux. Il est dans son caractère, dans sa disposition intérieure, dans ce qu’il est profondément. Et le caractère n’est pas donné une fois pour toutes : il se forme, il se modifie, il se travaille. La perfectibilité de chacun est un credo maçonnique, une espérance placée en l’humain et source de l’humanisme maçonnique. Ce n’est pas seulement un credo de morale, c’est aussi et surtout un credo spirituel : chacun peut élever sa conscience là-haut vers l’Idéal.
La pierre brute, c’est donc l’état du caractère non travaillé, les angles saillants des passions non gouvernées, les irrégularités des habitudes non examinées, les aspérités des préjugés non questionnés. C’est le profane non préparé intérieurement à la rencontre avec le sacré. Non pas une malédiction mais un point de départ. Non pas une honte mais une réalité à reconnaître honnêtement.
Les outils du tailleur et leur correspondance intérieure
La taille de la pierre brute ne se fait pas à mains nues. Elle requiert des outils et chaque outil dit quelque chose sur la nature du travail qui lui correspond.
Le maillet est l’outil de la force, la puissance qui frappe, qui initie le mouvement, qui met en marche le processus de taille. Sans maillet, le ciseau reste inerte. Mais le maillet seul, sans le ciseau, ne taille pas : il brise. Le maillet représente la volonté dans le travail intérieur : la décision de s’engager, l’énergie qui met en mouvement. Mais une volonté sans discernement est destructrice : elle écrase au lieu de sculpter.
Le ciseau est l’outil de la précision. Il détermine où frappe le maillet, selon quel angle, avec quelle profondeur. Le ciseau représente l’intelligence discriminante, la capacité à distinguer ce qui doit être retiré de ce qui doit être conservé, l’aspérité nuisible de la rugosité formative. Une intelligence sans volonté pour la mettre en œuvre reste stérile : le ciseau seul ne fait rien.
C’est dans la collaboration du maillet et du ciseau que la taille devient possible. La volonté guidée par l’intelligence, l’énergie orientée par le discernement. Dans la tradition pythagoricienne, cette collaboration correspond à l’union des principes actif et passif, masculin et féminin, dans la production de la forme juste. Dans la symbolique des trois piliers de la Loge, elle correspond à l’union de la Force et de la Sagesse sous l’égide de la Beauté.
La règle vérifie la rectitude. Elle dit si une arête est droite, si une face est plane. Elle représente la loi, le Logos, la mesure à laquelle le travail doit se conformer. Sans règle, le tailleur travaille selon son impression subjective et l’impression subjective est souvent trompeuse. La règle dit la vérité : telle arête que tu croyais droite ne l’est pas, tel angle que tu croyais droit est légèrement obtus. La règle est impitoyable et bienveillante : elle dit ce qui est, non ce qu’on voudrait que ce soit.
La pierre cubique : ce qu’elle dit et ce qu’elle ne dit pas
La pierre cubique parfaite à six faces égales, à douze arêtes droites, à huit angles droits, est la figure géométrique de la de la droiture, de stabilité et de la plénitude. Le cube est la figure solide qui peut être posée sur n’importe laquelle de ses faces et qui reste stable : il n’a pas de côté préférentiel, il est également solide dans toutes les directions.
Cette stabilité multidirectionnelle est une image précieuse de ce que le travail initiatique vise à produire en l’initié : non pas une rectitude dans une seule direction (la droiture morale dans le seul domaine de la vie publique, par exemple), mais une intégrité qui tient dans toutes les dimensions de l’existence, la vie professionnelle et la vie intime, les moments de grandeur et les moments de faiblesse, les relations fraternelles et les relations conflictuelles.
Mais la pierre cubique dit aussi quelque chose d’important par ce qu’elle ne dit pas : elle ne dit pas terminé. Le Maître Maçon qui a reçu le troisième degré n’est pas une pierre cubique achevée qui n’aurait plus rien à tailler. Il est une pierre cubique au niveau de la Loge symbolique, ce qui signifie qu’il entre dans une nouvelle phase du travail, avec de nouveaux outils, selon de nouvelles exigences. Les Loges de perfection, le Chapitre, l’Aréopage, chaque corps de degrés révèle de nouvelles rugosités que le travail précédent ne pouvait pas encore atteindre.
La perfection n’est pas un état qu’on atteint, c’est une direction dans laquelle on avance. Ou, pour reprendre l’image héraclitéenne : la pierre cubique est une étape de la spirale, non son terme.
La poussière et les copeaux : ce qui doit être abandonné
Le tailleur de pierre sait que tailler produit des déchets : la poussière, les éclats, les copeaux, tout ce qui était dans la pierre brute et qui n’a pas sa place dans la pierre cubique. Ce déchet n’est pas un accident regrettable du processus : il en est la condition. On ne taille pas sans perdre de la matière qu’il faut sacrifier.
Le travail initiatique produit lui aussi ses déchets et c’est l’une des choses les plus difficiles à accepter. Les certitudes qu’on croyait fondées et qui ne résistent pas à l’examen. Les opinions qu’on avait prises pour des convictions et qui s’avèrent être des habitudes héritées. Les images de soi-même flatteuses mais inexactes. Les attachements qui dispersent sans nourrir. Les peurs qui gouvernent à l’insu de la volonté.
Mais, le processus initiatique est parfois paradoxal, car ce sont aussi ces déchets qui permettent le progrès. Le Franc-maçon ne se travaille pas contre sa propre matière, il travaille avec : avec ses défauts, ses imperfections, ses limites. Non pas pour s’en satisfaire, mais pour s’en servir de tremplin pour accéder à autre chose. C’est par exemple Judas qui permet la crucifixion, et donc que Jésus devienne Christ, ce sont nos imperfections que l’on corrige qui nous entraînent à plus de vertu. Celui qui se croit parfait est souvent assez médiocre, voir méprisable. Celui qui se sait imparfait a fait le premier pas du perfectionnement.
Ces éclats et cette poussière doivent tomber pour que la pierre prenne sa forme. Non pas par violence envers soi-même, le bon tailleur ne frappe pas à tort et à travers, il frappe selon le plan et la mesure, mais par un travail patient et lucide qui accepte de perdre ce qui doit être perdu et de convertir ce qui doit être converti.
Plotin appelait ce processus la katharsis, la purification. Platon en avait fait le préalable de la philosophie : philosophia gar estin meleté thanatou, « la philosophie est un entraînement à mourir », un entraînement à laisser partir ce qui n’est pas essentiel, à ne pas s’accrocher à ce qui n’est que surface et apparence.
La poussière de la pierre brute, dans la Loge, ne disparaît pas toute seule. Elle demande un travail lent, régulier, souvent imperceptible dans l’instant mais visible dans la durée. Et ce travail, c’est ce que la franc-maçonnerie de tradition appelle, avec une modestie et une précision remarquables, simplement : le travail.
