Les outils : sept disciplines de l’âme
« Les hommes ne comprennent pas que ce qui est divisé s’accorde avec lui-même : harmonie des contraires, comme celle de l’arc et de la lyre » Héraclite, DK B51
L’outil comme philosophie incarnée
Il y a une manière d’aborder les outils du maçon qui les réduit à des métaphores, on dit ce que le compas représente, ce que l’équerre symbolise, et on passe à autre chose. Cette approche n’est pas fausse, mais elle est incomplète : elle traite le symbole comme une illustration d’une idée préexistante, alors que le symbole maçonnique fonctionne dans le sens inverse. Ce n’est pas qu’on ait eu l’idée de la juste mesure et cherché un symbole pour l’illustrer : c’est que le compas enseigne la juste mesure à celui qui le manipule, parce que la manipulation réelle d’un outil réel produit une expérience réelle qui ne s’obtient pas par la seule abstraction.
C’est ce que le Pilier I a développé à propos du corps dans le Rite : les outils ne sont pas des métaphores pour l’esprit, ils sont des éducateurs du corps qui éduquent l’esprit par le corps. Le maçon qui a vraiment taillé de la pierre, qui a senti la résistance de la matière, la précision nécessaire du geste, l’effort de la durée, comprend la métaphore du travail intérieur d’une manière que celui qui n’a jamais tenu un ciseau ne peut pas comprendre de la même façon.
Cet article parcourt les sept outils principaux du REAA, sept, comme les sept arts libéraux, comme les sept notes de la gamme, comme les sept sphères planétaires … en cherchant non pas à les décrire mais à montrer ce qu’ils font à celui qui les prend au sérieux.
Le maillet et le ciseau : volonté et discernement
Nous avons déjà développé la complémentarité du maillet et du ciseau dans l’article précédente. Rappelons-en la leçon essentielle dans la perspective des disciplines.
Le maillet enseigne la décision. À l’inverse de l’impulsivité : frapper au hasard, sans plan. Il enseigne la décision au sens plein : l’acte par lequel la volonté se détermine, choisit, engage. Il y a dans chaque coup de maillet une affirmation : je fais ceci, maintenant, de cette manière. Cette affirmation est irréversible dans l’instant car le coup donné ne peut pas être repris. Elle est la métaphore de tous les engagements réels : ceux qui ne peuvent pas être défaits sans coût, qui ont des conséquences dans le monde, qui ne sont pas de simples intentions mais des actes.
Le ciseau enseigne la précision. La précision est encore plus difficile que la décision : elle demande une connaissance de ce qu’on fait, une attention au détail, une capacité à distinguer le plus et le moins, l’excès et le défaut. Le ciseau mal placé produit un éclat qui endommage la pierre au-delà de ce qui était voulu ; le ciseau bien placé enlève exactement ce qu’il faut, sans plus. Cette précision dans le travail intérieur est la capacité à agir sur soi-même avec justesse, ni trop brutalement (ce qui écrase et décourage) ni trop timidement (ce qui ne produit rien).
La règle : la loi comme mesure
La règle, le bâton droit qui vérifie la rectitude des surfaces, est l’outil de la loi. Non pas la loi au sens des codes et des règlements, mais la loi au sens du Logos héraclitéen : le principe de mesure qui s’impose à tout ce qui aspire à la justesse. La loi géométrique de l’harmonie avec l’Univers.
La règle ne décide pas si une surface est droite ou non, elle révèle ce qui est. Elle est le principe de réalité du tailleur : quand il place la règle sur la surface et voit qu’elle bascule, il sait qu’il a travaillé, et il recommence. La règle ne ment pas, ne flatte pas, ne compense pas par l’enthousiasme ce qui manque en précision. Elle dit ce qui est.
Cette discipline de la règle, s’exposer régulièrement au principe de réalité, accepter que la règle dise une vérité inconfortable, reprendre le travail sans se décourager, est peut-être la plus difficile de toutes dans le travail intérieur. Car le principe de réalité sur soi-même est souvent moins confortable que la règle sur la pierre : il révèle des défauts qu’on préférerait ne pas voir, des irrégularités qu’on croyait avoir corrigées et qui persistent, des angles qu’on pensait droits et qui ne le sont pas.
La règle, dans le travail initiatique, c’est la confrontation régulière avec ce qu’on est vraiment, dans les tenues, dans les planches, dans les relations fraternelles qui sont elles-mêmes des miroirs. Un atelier qui fonctionne bien est un atelier où la règle est appliquée avec bienveillance et sans complaisance.
L’équerre : la juste relation
L’équerre vérifie l’angle droit, l’angle de 90 degrés en langage moderne, le rectus angulus latin, qui est le fondement de toute construction stable. Pourquoi l’angle droit ? Parce que c’est l’angle dans lequel deux droites se tiennent ensemble sans empiéter l’une sur l’autre, sans que l’une domine l’autre, sans que l’une soit le prolongement de l’autre, parfaitement distinctes et parfaitement reliées.
L’équerre enseigne donc la juste relation. Ce que la tradition maçonnique résume dans la formule agir à l’équerre : se comporter envers autrui d’une manière qui respecte la juste distance et la juste proximité, qui ne fusionne pas et ne s’isole pas, qui reconnaît l’autre comme autre tout en maintenant le lien.
Dans le contexte de la fraternité maçonnique, l’équerre est la discipline de la relation fraternelle : ni la fusion (qui dissout la différence dans un faux unanimisme), ni la distance (qui maintient les frères dans une politesse froide qui n’est pas de la fraternité). Être à l’équerre avec ses frères, c’est être juste avec eux au sens de la justesse plus que de la justice, de la précision relationnelle plus que du calcul moral.
Dans le contexte du travail intérieur, l’équerre est la discipline de la relation avec soi-même : ni l’indulgence excessive (qui ne voit pas les défauts) ni la sévérité excessive (qui ne voit que les défauts). L’angle droit entre ces deux tendances, c’est la lucidité bienveillante. C’est voir ce qui est, y compris ce qui est difficile, sans s’en accabler.
Le compas : la mesure de soi
Le compas. Cet instrument à deux branches articulées dont l’une est fixe et l’autre mobile, qui permet de tracer des cercles et de reporter des mesures enseigne la mesure de soi.
Le cercle que trace le compas définit un espace : à l’intérieur, ce qui m’appartient, mes capacités, mes responsabilités, mon domaine d’action et d’influence. À l’extérieur, ce qui ne m’appartient pas, ce que je ne peux pas contrôler, ce dont je ne suis pas responsable, ce qui dépasse mon cercle.
Cette délimitation n’est pas une fermeture : le cercle n’est pas une prison. C’est une définition. Au sens étymologique de de-finire, mettre une fin, une limite. Et la limite est la condition de l’identité : ce qui n’a pas de limite n’a pas de forme, et ce qui n’a pas de forme n’est pas connaissable. Se connaître soi-même (gnôthi seauton), c’est connaître ses propres limites, non pas pour s’y résigner passivement, mais pour travailler avec précision à l’intérieur de ce qui est sien.
Le compas enseigne aussi la proportion. La capacité à reporter une mesure d’un endroit à un autre, à vérifier que les parties d’un ensemble sont dans un rapport juste entre elles. La proportion intérieure, c’est l’équilibre entre les différentes dimensions de l’existence : le travail et le repos, la solidarité et la solitude, l’engagement et le détachement, la rigueur et la grâce. Un être dont les proportions intérieures sont justes est un être harmonieux, non pas dans le sens d’une vie sans tension, mais dans le sens héraclitéen : une harmonie des contraires, comme celle de l’arc et de la lyre.
Le niveau : l’égalité comme loi de la fraternité
Le niveau, l’instrument qui indique l’horizontale, qui vérifie que deux points sont à la même hauteur enseigne l’égalité. Non pas l’égalité politique au sens d’une uniformité des droits (bien que la franc-maçonnerie soit attachée à ce principe), mais une égalité plus profonde : l’égalité de dignité entre tous les êtres qui cherchent.
Dans la Loge, le niveau dit que tous les initiés, quels que soient leurs grades, leurs positions sociales extérieures, leurs niveaux d’érudition, se trouvent devant le même mystère, en quête de la même chose, avec les mêmes limites fondamentales. Le Vénérable Maître qui siège à l’Orient n’a pas résolu ce que l’Apprenti assis à l’Occident cherche encore. Il est simplement à une autre étape du même chemin, et l’autorité de sa position est une autorité de service, pas de possession.
Cette égalité de fond est ce qui rend la fraternité possible. On ne peut être vraiment frères que si on reconnaît, sous les différences de forme, une égalité de nature. Et dans la tradition initiatique, cette égalité de nature est précisément celle que Héraclite exprimait : le Logos est commun à tous. Nul n’en est le propriétaire exclusif. La différence entre l’initié et le profane n’est pas une différence de nature, c’est une différence d’orientation. L’initié s’est retourné, le profane ne s’est pas encore retourné. Mais la capacité du retournement appartient à tous.
Le fil à plomb : la verticalité comme orientation
Le fil à plomb. Une masse lourde suspendue à un fil, dont la verticalité est parfaite parce qu’elle suit la loi de la gravité enseigne la verticalité.
La verticalité n’est pas la rigidité. Elle n’est pas la posture droite et tendue de l’homme qui se croit debout par sa propre force. Elle est la juste orientation vers le bas. Le fil à plomb est vertical parce qu’il suit la gravité, parce qu’il n’oppose pas de résistance à ce qui l’attire vers la terre. Il est vertical par abandon à la loi, par son respect, non par un effort de maintien contre-nature.
Dans le travail intérieur, la verticalité que le fil à plomb enseigne est une orientation vers le bas (les fondations, ce qui porte, ce qui est premier) et vers le haut (l’aspiration, l’élévation, ce vers quoi on tend). L’être humain est vertical : il est posé sur la terre et il lève les yeux vers le ciel. Le fil à plomb dit que cette double orientation est juste et qu’il faut être ancré dans les fondations pour pouvoir s’élever, et qu’on ne s’élève authentiquement qu’en restant connecté à ce qui porte.
La verticalité intérieure, c’est la cohérence entre les profondeurs et les hauteurs de soi-même, entre ce qu’on est dans ses moments les plus intimes et ce qu’on aspire à être dans ses moments les plus élevés. Un être dont le fil à plomb intérieur est juste est un être intègre au sens étymologique : entier, dont les parties forment un tout cohérent.
L’harmonie des sept : la discipline complète
Ces sept outils, maillet, ciseau, règle, équerre, compas, niveau, fil à plomb, ne sont pas sept disciplines indépendantes. Ils forment un système organique dans lequel chacun présuppose les autres et les complète. Ils sont les instruments en Loge du Logos selon Héraclite une tension qui tire l’Ordre du Chaos (Ordo ab Chao), un feu qui rénove intégralement la nature (INRI).
On ne peut pas travailler à l’équerre sans avoir la règle pour vérifier la rectitude des surfaces sur lesquelles on applique l’équerre. On ne peut pas utiliser le compas sans le niveau pour s’assurer que les deux points entre lesquels on reporte la mesure sont bien comparables. On ne peut pas frapper au maillet avec précision si le fil à plomb ne dit pas la verticalité à partir de laquelle le ciseau s’oriente. Plus généralement et au-delà des métaphores : chaque action humaine entre en résonance avec l’Univers et l’initié cherche la plus harmonieuse résonance possible.
Héraclite disait que l’harmonie de l’arc et de la lyre naît de la tension de cordes contraires. Les sept outils sont ainsi : leur harmonie naît de leurs tensions réciproques : la force du maillet et la précision du ciseau, la loi de la règle et la liberté du compas, l’égalité du niveau et la verticalité du fil à plomb. C’est dans leur jeu ensemble, dans leur usage coordonné, que la discipline complète du travail initiatique se révèle.
Et cette harmonie des sept outils correspond, dans la tradition pythagoricienne, à l’harmonie des sept notes de la gamme et qui n’est pas dans aucune note prise isolément, mais dans les intervalles, dans les rapports, dans la tension entre les sons qui constituent ensemble la musique. Le travail initiatique est une musique, composée de disciplines diverses qui ne font sens que dans leur accord.
