« Les hommes sont ignorants de ce qu’ils font éveillés, comme ils oublient ce qu’ils font en dormant » Héraclite, DK B1
Première rencontre avec l’autre monde, celui du Rituel
Au commencement de la vie d’un initié, il y a cette étape marquante et fondamentale de la cérémonie d’initiation. Universelle car tous les maçons passent par là et obligatoire car sans elle, pas de maçon. C’est notre première rencontre à tous avec le Rite, car dans les tenues ouvertes aux profanes (tenues blanches ou tenues familiales) auxquelles nous aurions pu assister, il n’y a pas la même intensité. Ce sont des ersatz de rituels.
Le dépaysement, l’impression d’étrangeté, en sont des éléments obligés. Certaines Loges modifient leurs rituels ou préviennent les candidats de ce qui va se passer, pour les « rassurer » ? Ça me semble une erreur fondamentale. La surprise est souhaitable car elle favorise la transmutation, qui est précisément le but du rituel.
Dans ma mémoire, cette première rencontre s’est gravée avec intensité. J’ai conservé le souvenir précis des sensations brutes qui m’ont assaillies. La dureté du sol sous mes genoux, sa texture lisse et glissante. Le bruit métallique de la lourde porte qui s’est refermée après mon passage. Les odeurs de cire du parquet et d’encens qui flottait dans la pièce. Le silence habité par les bruits humains qui trahissent la présence même de ceux qui se taisent : une toux, un raclement de gorge, une bruit de chaise que l’on bouge. L’odeur aussi de l’eau de toilette de celui qui me guidait. Les yeux bandés favorisent et amplifient ces autres sensations. Ce souvenir m’est précieux, autant que les quelques cendres de mon ancienne vie que j’ai conservées dans une enveloppe.
Alors oui, le Rite, c’est un autre monde. On y parle différemment, on y bouge différemment, on y pense différemment aussi. On y devient quelqu’un d’autre et c’est le but. Cette aventure de transformation intérieure, je ne peux pas vous la faire partager, si vous ne l’avez pas vécue vous-même, car elle est indicible. Mais je peux vous expliquer tout ce qui en compose le mécanisme, autant que j’ai pu le comprendre. Et peut-être vous en donner le goût, mais ce n’est pas le but. Je ne suis pas un sergent recruteur, je ne suis qu’un maçon comme un autre qui aime partager ce qui le passionne.
Vocabulaire et jargon
Le vocabulaire maçonnique est souvent une barrière entre maçons et profanes car certains mots prennent un sens en maçonnerie qu’il n’ont pas ailleurs. C’est le cas des mots Rite, Rituel et Cérémonie.
Le mot rite est de ceux-là. On parle du « rite » du café matinal, du « rite » du match de football dominical, du « rite » de l’apéritif entre amis. Des magazines de développement personnel proposent de « créer ses propres rituels » pour structurer la journée. Des publicitaires vantent le « rituel » d’une crème de soin ou d’un whisky de qualité.
Cette inflation lexicale n’est pas innocente. Elle dit quelque chose d’important sur notre époque : nous avons perdu le rite, et nous en cherchons partout des substituts, sans toujours savoir ce que nous cherchons. La répétition d’un geste familier comme la tasse de café à la même heure, la promenade dans le même parc, répond parait-il à un besoin réel de structuration du temps et de l’existence. Mais confondre ce besoin avec ce que les traditions initiatiques entendent par « rite », c’est confondre une carte postale représentant une cathédrale avec la cathédrale elle-même.
Pour nous comprendre mieux une tâche préalable et indispensable nous attend: redonner au mot sa précision, distinguer ce qu’il désigne de ce avec quoi on le confond, et poser des bases pour ce qui sera développé ensuite.
Trois mots, trois réalités
La langue française dispose de trois mots qu’elle emploie souvent comme synonymes : rite, rituel, cérémonie. Ils ne sont pas synonymes. Les distinguer n’est pas une coquetterie philologique, c’est le premier acte de clarté nécessaire à toute réflexion sérieuse sur ce dont nous parlons.
La cérémonie est la plus facile à définir, parce qu’elle est la plus proche de l’usage courant. Une cérémonie est un ensemble de gestes et de paroles codifiés qui marque publiquement un événement social important : une remise de décoration, un mariage civil, une rentrée universitaire, une commémoration nationale. La cérémonie est expressive : elle donne une forme visible à quelque chose qui existe déjà, un lien social, une hiérarchie, un souvenir collectif. Elle ne crée pas ce qu’elle exprime : elle l’exhibe, le confirme, le renforce. Une cérémonie peut être magnifique, émouvante, chargée de sens. Mais elle ne transforme pas essentiellement celui qui y participe. On entre dans une cérémonie de remise de légion d’honneur en étant déjà légionnaire : la cérémonie le manifeste, elle ne le fait pas.
Le rituel est un terme plus technique, emprunté par les sciences humaines et l’anthropologie qui lui ont donné un sens encore différent de celui qu’il a en Franc-maçonnerie. Ici, il désigne un ensemble d’actes précis, répétés, codifiés, accomplis dans un ordre déterminé et selon des règles établies. On peut presque dire qu’un rituel est un algorithme, mot médiéval qui signifie suite d’opérations mathématiques pour résoudre un problème et le l’occident a forgé à partir du nom d’un mathématicien Perse (on dirait aujourd’hui Iranien), Al Khwarizmi. Au sens pratique, un Rituel maçonnique est aussi le cahier dans lequel il est écrit, imprimé par l’obédience pour que tous suivent le même processus, soigneusement exécuté.
Tout rite comporte des rituels, des séquences d’actes rituels qui forment le corps du rite. Mais le rituel profane, pris isolément, peut exister sans rite : le chirurgien a un rituel de préparation opératoire, le pilote a un rituel de vérification pré-vol. Ces rituels sont efficaces, ils garantissent la sécurité, ils mobilisent l’attention, ils préparent à l’action. Mais ils ne sont pas des rites au sens où nous entendons ce mot.
Un rituel maçonnique ne prend sens que dans un ensemble, les autres rituels du même Rite, à d’autres degrés, les Règlements Généraux qui définissent la Règle commune. Le Volume de la Loi Sacrée qui représente la Tradition. Non pas la tradition religieuse, mais la Tradition avec majuscule, dont il sera question ailleurs.
Le Rite, enfin, dans l’acception pleine et forte du terme, est quelque chose de plus profond et de plus difficile à définir, précisément parce qu’il ne se réduit ni à l’expression cérémonielle ni à la procédure rituelle. Un Rite est une structure vivante de transformation. Il ne se contente pas d’exprimer ce qui existe déjà (la cérémonie) ni d’assurer l’efficacité d’une procédure (le rituel) : il fait advenir quelque chose qui n’existerait pas sans lui. Il est la proposition initiatique. Celui qui entre dans un Rite initiatique n’en sort pas dans le même état. Quelque chose s’est passé qui n’était pas prévisible, qui n’était pas simplement la somme des gestes accomplis, qui n’est pas entièrement réductible à une cause mécanique.
L’étymologie confirme cette distinction. Ritus, en latin, vient d’une racine indo-européenne *ri- ou *ar- qui désigne l’ajustement, l’arrangement juste, l’ordre propre à chaque chose. On retrouve cette racine dans le sanskrit ṛta, l’ordre cosmique, la loi qui gouverne l’univers (la roue de la fortune du Tarot, ou la Rota qui en est l’anagramme), qui gouverne les dieux eux-mêmes dans la tradition védique et que l’on retrouve dans le grec arithmos (le nombre comme principe d’ordre, qui donne son rythme à l’Univers).
Le rite, étymologiquement, n’est donc pas une convention sociale, encore moins une suite d’actions arbitraire : c’est un alignement sur l’ordre des choses.
Mais il y a deux sens au mot rite que la franc-maçonnerie s’amuse à confondre : le Rite comme ensemble, comme cadre des rituels qui le détaillent, et le rite sans majuscule qui est un acte rituel précis et bien délimité. Le Rite Écossais Ancien et Accepté correspond au premier sens : un ensemble, un cadre. Le rite d’ouverture correspond au second sens, c’est un acte, une brique de base du rituel qui en principe en assemble plusieurs, comme le rite de circulation des mots, le rite de la chaîne d’union, le rite d’allumage des étoiles, etc.
Accomplir un rite, c’est se mettre en accord avec une loi qui précède le geste et le dépasse. D’où l’importance dans toutes les traditions des Rites de Fondation : il est important de se situer, de s’orienter, au commencement de tout projet et en particulier de la construction d’une ville ou d’un édifice sacré. Le Rite maçonnique emprunte un élément aux rites de fondation des Étrusques : l’orientation du Temple. Il le fait par allusion à l’observation du soleil au méridien. Il ne s’agit pas, comme on l’entend souvent parce que c’est ce que croyait Oswald Wirth, d’un reste de culte solaire. Il s’agit de la profonde connaissance du Cosmos qu’avaient les anciens qui savaient qu’au zénith de sa course le soleil est exactement au sud de l’observateur (du moins dans notre hémisphère et sous nos latitudes européennes).
Le rite comme événement
Il y a une formulation qui résume peut-être mieux que toute autre ce qui distingue le rite de la cérémonie et du rituel : le rite est un événement. Non pas un événement au sens d’un fait marquant dans le cours du temps ordinaire, mais un événement au sens philosophique, quelque chose qui advient, qui survient, qui dépasse la seule volonté de celui qui l’accomplit.
L’anthropologue Arnold van Gennep, dans ses Rites de passage (1909), a mis en lumière la structure universelle des rites de transformation : trois phases qui se retrouvent dans toutes les cultures humaines, des plus archaïques aux plus contemporaines. La séparation : le sujet est arraché à son monde ordinaire, à son statut, à ses repères habituels. La marge (ou liminalité, du latin limen, le seuil) : le sujet est entre, ni ce qu’il était, ni encore ce qu’il sera. C’est le temps du rite proprement dit, le temps du passage, le temps dangereux et fécond où tout est possible parce que rien n’est encore fixé. Et le retour (ou agrégation) : le sujet réintègre le monde, mais transformé, avec un nouveau statut, une nouvelle identité, une nouvelle capacité.
Cette structure tripartite est remarquable parce qu’elle est universelle : on la retrouve dans les rites d’initiation des sociétés traditionnelles, dans les sacrements des religions, dans les rituels judiciaires, dans les cérémonies de mariage, et de manière particulièrement consciente et élaborée dans les rites initiatiques maçonniques. La liminalité, cet état de seuil, entre deux mondes, ni l’un ni l’autre est le moment propre du rite. C’est là que la transformation est possible, parce que les habitudes sont suspendues, les certitudes remises en question, le sujet rendu disponible à quelque chose qu’il ne contrôle pas. Héraclite est considéré comme le philosophe de la liminalité, non pas au sens du passage, mais au sens de la transformation. Les deux opposés, par exemple les deux colonnes à l’entrée du Temple, sont en tension et entre elles se trouve le liminum, l’espace où se produit quelque chose, où s’exprime le Logos, langage du sacré. Nous y reviendrons.
Victor Turner, l’anthropologue qui a le plus développé la notion de liminalité, a montré que dans cet état de seuil, les initiés font souvent l’expérience d’une communitas : une forme de fraternité immédiate, non hiérarchique, née du partage d’une vulnérabilité commune. La liminalité dissout provisoirement les structures sociales ordinaires et crée un espace où des liens d’une autre nature peuvent naître. Qui a vécu une initiation maçonnique reconnaîtra, dans cette description anthropologique rigoureuse, quelque chose qu’il a éprouvé.
Mais il ne faut pas réduire le Rite et l’Initiation maçonnique aux concepts des anthropologues. Il y a dans le Rite une dimension que les scientifiques ne peuvent comprendre car elle dépasse la pensée humaine. D’une certaine manière, Platon s’y est cassé les dents et Aristote a refusé de s’y engager. Héraclite l’avait bien vu : on entre et n’entre pas dans le même fleuve, on est et on est pas ce que l’on croit être. Il faudra attendre Plotin pour sauver Platon de son aveuglement envers ces questions.
Le rite n’est pas l’habillage, il est l’enseignement
Il y a une erreur fréquente, même chez des francs-maçons de longue date, qui consiste à penser que le Rite est l’emballage de l’enseignement maçonnique. Que le vrai contenu serait la philosophie, le symbolisme, la culture et que le Rite ne serait que la forme dans laquelle ce contenu est présenté, une forme qu’on pourrait en principe remplacer par une autre sans rien perdre d’essentiel.
Cette erreur est compréhensible, et elle est grave, car en réalité c’est exactement l’inverse.
Le Rite n’est pas l’habillage de l’enseignement. Il est l’enseignement. Non pas parce que les paroles prononcées pendant le rite seraient plus vraies que des paroles prononcées en dehors, ni parce que les gestes rituels auraient une efficacité magique indépendante de celui qui les accomplit. Mais parce que certaines vérités ne peuvent pas être transmises par le discours, par la lecture ou par la démonstration. Elles ne peuvent être transmises que par l’expérience et le Rite est précisément la structure qui rend certains types d’expériences possibles.
Pensons à la mort. On peut expliquer à quelqu’un ce qu’est la mort biologiquement, philosophiquement, théologiquement. On peut lui faire lire les meilleurs textes sur le sujet. Mais quelque chose dans la confrontation réelle avec la mort, la sienne propre, symboliquement, dans le contexte d’un rite bien conduit, ne s’obtient par aucune lecture. Le troisième degré maçonnique ne parle pas de la mort : il fait traverser quelque chose qui en a la structure. Et ce traversé laisse une trace dans le corps et dans l’âme qui ne s’obtient pas autrement.
C’est ce qu’Héraclite avait formulé avec une brutalité désarmante, dans le fragment qui ouvre cet article : les hommes sont ignorants de ce qu’ils font éveillés, comme ils oublient ce qu’ils font en dormant. La connaissance ordinaire, discursive, accumulée, informative, est une forme de sommeil. Le rite, dans la tradition initiatique, est l’une des rares structures qui permette un éveil. Non par la quantité d’informations transmises, mais par la qualité de la transformation provoquée.
Pourquoi « Rite » et non « méthode » ou « système » ?
La franc-maçonnerie aurait pu s’appeler une « méthode initiatique » ou un « système de perfectionnement moral ». Certains textes du XVIIIe siècle emploient d’ailleurs ces termes. Mais l’usage a conservé le mot rite et il a bien fait.
Une méthode suppose un résultat prévisible et reproductible : si on applique correctement la méthode, on obtient le résultat. On se rapproche de la notion d’algorithme. Un système suppose une cohérence logique fermée : toutes les pièces s’articulent selon une nécessité interne. Le rite, lui, n’est ni l’un ni l’autre. Il ne garantit pas le résultat : deux personnes qui traversent exactement le même rituel n’en sortent pas avec la même expérience ni la même transformation. Et il n’est pas un système fermé, il est ouvert à ce qui ne se laisse pas prévoir, à ce qui advient dans l’espace de la liminalité et qui dépasse ce que les concepteurs du rituel pouvaient anticiper.
Le mot Rite préserve cette ouverture. Il dit : voici une structure, voici un ordre, voici des gestes et des paroles qui ont été transmis et éprouvés, mais ce qui se passe dans cet espace ne vous appartient pas entièrement. Vous y entrez, vous y faites votre part, vous offrez votre attention et votre disponibilité et quelque chose peut advenir que vous n’aviez pas prévu.
C’est cela, fondamentalement, qui distingue le Rite Écossais Ancien et Accepté d’un cours de philosophie ou d’un séminaire de développement personnel. Ce n’est pas que les idées soient plus vraies ou les personnes plus intelligentes. C’est que la structure du Rite crée les conditions d’une expérience qui ne peut pas être reproduite hors de lui.
Et c’est pour cette raison que la question du Rite est la première de toutes : avant de parler de ce que la Tradition contient, de ce que le Travail exige, de ce que l’Ordre organise, du Sacerdoce qui officie, de la Connaissance que l’on cherche et de la Transmission que l’on assure, il faut comprendre ce qu’est un Rite. Car sans cela, tout le reste flotte dans l’abstraction, comme une architecture sans fondations.
Les articles suivants en explorent les dimensions : l’espace qu’il crée, le temps qu’il suspend, le corps qu’il engage, et l’histoire particulière du Rite Écossais Ancien et Accepté qui est notre cadre.
