Le Rite 1 : Rite, rituel et cérémonie
« Les hommes sont ignorants de ce qu’ils font éveillés, comme ils oublient ce qu’ils font en dormant » Héraclite, DK B1
Rite, un mot galvaudé par un usage intensif
Il y a dans le vocabulaire profane des mots issus de la tradition dont le sens a tellement été étiré qu’ils ne veulent plus rien dire, ou tout dire, ce qui revient au même.
L’un d’eux est rite. On parle du «rite» du café matinal, du «rite» du match de football dominical, du «rite» de l’apéritif entre amis. Des magazines de développement personnel nous proposent de «créer nos propres rituels» pour structurer nos journées. Des publicitaires vantent le «rituel» d’une crème de soin ou d’un whisky de qualité.
Cette inflation lexicale n’est pas innocente. Elle dit quelque chose d’important sur notre époque : nous avons perdu le sens des choses que la tradition avait établies.
Pour le mot rite en particulier, ayant perdu le sens du Rite, nous en cherchons partout des substituts, sans toujours savoir ce que nous cherchons. La répétition d’un geste familier: la tasse de café à la même heure, la promenade dans le même parc, cela répond, paraît-il, à un besoin réel de structuration du temps et de l’existence. Mais confondre ce besoin avec ce que les traditions initiatiques entendent par «Rite», c’est confondre une carte postale représentant une cathédrale avec la cathédrale elle-même.
Il faut donc, avant de passer au cœur du sujet, redonner sa précision au mot, pour distinguer entre ce qu’il désigne de ce avec quoi on le confond. Il est bon de commencer par là pour éviter ensuite les malentendus et les confusions, autant que possible.
Le Rite nous enseigne le Rite
Il m’est resté en mémoire, de manière intense et précise, mon premier contact avec le Rite, au soir de mon initiation dans une vieille Loge de Rouen.
Je le précise au passage : je travaille au Rite Écossais Ancien et Accepté et, pour moi, c’est et ce sera dans tous mes textes «Le Rite». Non pas que je considère qu’il soit meilleurs qu’un autre ou unique, mais c’est celui que je connais et dont je parle.
Lorsque la lourde porte s’est refermée derrière moi, avec un bruit métallique de mécanisme massif, j’ai reçu un flot de sensations qui m’ont marqué durablement. Comme tous les candidats qui ont reçu l’initiation, j’avais les yeux bandés et j’étais donc privé du sens qui habituellement prend le pas sur les autres, la vue. J’ai donc senti l’odeur de l’encens et le contact d’une épée sur ma poitrine, j’ai entendu les bruits d’un groupe que je ne voyais pas, y avait-il là quelqu’un de ma connaissance ? Je l’ignorais. J’ai entendu aussi les mots prononcés dans la drôle de langue du rituel, car s’il est rédigé en français, le rituel hérite des formules du XVIIIe siècle et cela s’entend. Et cela est une bonne chose car le Rite nous dépayse, ce qui est son but à ce moment-là. Nous entrons dans un autre monde. Et c’est ainsi que le Rite nous enseigne le Rite : en nous faisant vivre son étrangeté, sa spécificité. C’est devenu un lieu commun de dire que parler d’une pomme ce n’est pas en manger… un lieu commun, certes, mais juste.
Trois mots, trois réalités
La langue française dispose de trois mots qu’elle emploie souvent comme synonymes : rite, rituel, cérémonie. Ils ne sont pas synonymes. Les distinguer n’est pas une coquetterie philologique, c’est le premier acte de clarté nécessaire à toute réflexion sérieuse sur l’initiation.
La cérémonie est la plus facile à définir, parce qu’elle est la plus proche de l’usage courant. Une cérémonie est un ensemble de gestes et de paroles codifiés qui marque publiquement un événement social important : une remise de décoration, un mariage civil, une rentrée universitaire, une commémoration nationale. La cérémonie est expressive : elle donne une forme visible à quelque chose qui existe déjà, un lien social, une hiérarchie, un souvenir collectif. Elle ne crée pas ce qu’elle exprime : elle l’exhibe, le confirme, le renforce. Une cérémonie peut être magnifique, émouvante, chargée de sens. Mais elle ne transforme pas essentiellement celui qui y participe. On entre dans une cérémonie de remise de légion d’honneur en étant déjà légionnaire : la cérémonie le manifeste, elle ne le fait pas.
Le rituel est un terme plus technique, emprunté à l’initiation par les sciences humaines et l’anthropologie qui lui ont donné du sens, mais pas le notre ! Il désigne un ensemble d’actes précis, répétés, codifiés, accomplis dans un ordre déterminé et selon des règles établies. Un autre mot est en train de le concurrencer : algorithme. Algorithme est aussi un très vieux mot, médiéval, et c’est l’informatique qui l’a emprunté et rendu célèbre. Algorithme vient du nom d’un savant Perse Iranien, dirait-on aujourd’hui) : Al-Khwârizmî (Abu Ja’far Muhammad ibn Musa), qui vécut au IXe siècle et systématisa les méthodes de calcul. Son nom fut latinisé et repris en latin puis en français. Mais revenons au rite. Tout rite comporte des rituels, des séquences d’actes rituels qui forment le corps du rite. Mais le rituel, pris isolément, peut exister sans rite : le chirurgien a un rituel de préparation opératoire, le pilote a un rituel de vérification pré-vol. Ces rituels sont efficaces, ou au moins efficients: ils garantissent la sécurité, ils mobilisent l’attention, ils préparent à l’action. Mais ils ne sont pas des rites au sens où nous entendons ce mot.
Le Rite, enfin, avec majuscule dans l’acception pleine et forte du terme, est quelque chose de plus profond et de plus difficile à définir, précisément parce qu’il ne se réduit ni à l’expression cérémonielle ni à la procédure rituelle. Un rite est une structure vivante de transformation. Il ne se contente pas d’exprimer ce qui existe déjà (la cérémonie) ni d’assurer l’efficacité d’une procédure (le rituel) : il fait advenir quelque chose qui n’existait pas avant lui. Celui qui entre dans un rite initiatique n’en sort pas dans le même état. Quelque chose s’est passé qui n’était pas prévisible, qui n’était pas simplement la somme des gestes accomplis, qui n’est pas entièrement réductible à une cause mécanique.
L’étymologie confirme cette distinction. Ritus, en latin, vient d’une racine indo-européenne *ri- ou *ar- qui désigne l’ajustement, l’arrangement juste, l’ordre propre à chaque chose. On retrouve cette racine dans le sanskrit ṛta, l’ordre cosmique, la loi qui gouverne l’univers et les dieux eux-mêmes dans la tradition védique et aussi dans le grec arithmos (le nombre comme principe d’ordre). Le rite, étymologiquement, n’est donc pas une convention sociale arbitraire : c’est un alignement sur l’ordre des choses. Accomplir un rite, c’est se mettre en accord avec une loi qui précède le geste et le dépasse. Une Loi transcendante, cela va sans dire la Grande Loi de l’Univers et de l’Architecte du même nom.
Le rite comme événement
Il y a une formulation qui résume peut-être mieux que toute autre ce qui distingue le rite de la cérémonie et du rituel : le rite est un événement. Non pas un événement au sens d’un fait marquant dans le cours du temps ordinaire (l’événement éphémère et insignifiant des chaînes d’information en continu), mais un événement au sens philosophique, quelque chose qui advient, qui survient, qui dépasse la seule volonté de celui qui l’accomplit.
L’anthropologue Arnold van Gennep, dans ses Rites de passage (1909), a mis en lumière la structure universelle des rites de transformation : trois phases qui se retrouvent dans toutes les cultures humaines, des plus archaïques aux plus contemporaines. La séparation : le sujet est arraché à son monde ordinaire, à son statut, à ses repères habituels. La marge (ou liminalité, du latin limen, le seuil) : le sujet est entre deux, ni ce qu’il était, ni encore ce qu’il sera. C’est le temps du rite proprement dit, de la transformation en cours, le temps du passage, le temps dangereux et fécond où tout est possible parce que rien n’est encore fixé. Et le retour (ou agrégation) : le sujet réintègre le monde, mais transformé, avec un nouveau statut, une nouvelle identité, une nouvelle capacité.
Cette structure tripartite est remarquable parce qu’elle est universelle : on la retrouve dans les rites d’initiation des sociétés traditionnelles, dans les sacrements des religions, dans les rituels judiciaires, dans les cérémonies de mariage, et, de manière particulièrement consciente et élaborée, dans les rites initiatiques maçonniques. La liminalité, cet état de seuil, entre deux mondes, ni l’un ni l’autre, est le moment propre du rite. Il évoque aussi le Kairos grec, le moment propice au changement. C’est là que la transformation est possible, parce que les habitudes sont suspendues, les certitudes remises en question, le sujet rendu disponible à quelque chose qu’il ne contrôle pas.
Il ne faut cependant pas réduire ces notions à leur sens rationnel ou psychologique, le Rite possède en lui une part de magie, un quelque chose qui dépasse tout ce que l’on peut en dire. C’est pourquoi le seul moyen d’être initié est de suivre le parcours initiatique, le rituel et sa préparation. On n’est pas initié en lisant la description du rituel d’initiation, ni même des processus qui le précèdent. On est initié en vivant ces processus.
Victor Turner, l’anthropologue qui a le plus développé la notion de liminalité, a montré que dans cet état de seuil, les initiés font souvent l’expérience d’une communitas, qui est une forme de fraternité immédiate, non hiérarchique, née du partage d’une vulnérabilité commune. La liminalité dissout provisoirement les structures sociales ordinaires et crée un espace où des liens d’une autre nature peuvent naître. Qui a vécu une initiation maçonnique reconnaîtra, dans cette description anthropologique rigoureuse, quelque chose qu’il a éprouvé.
Le rite n’est pas l’habillage, il est l’enseignement
Il y a une erreur fréquente, même chez des francs-maçons de longue date, qui consiste à penser que le Rite est l’emballage de l’enseignement maçonnique. Que le vrai contenu serait la philosophie, le symbolisme, la culture et que le Rite ne serait que la forme dans laquelle ce contenu est présenté, une forme qu’on pourrait en principe remplacer par une autre sans rien perdre d’essentiel.
Cette erreur est majeure, un total contre-sens.
Le Rite n’est pas l’habillage de l’enseignement. Il est l’enseignement. Non pas parce que les paroles prononcées pendant le rite seraient plus vraies que des paroles prononcées en dehors, ni parce que les gestes rituels auraient une efficacité magique indépendante de celui qui les accomplit. Mais parce que certaines vérités ne peuvent pas être transmises par le discours, par la lecture ou par la démonstration. Elles ne peuvent être transmises que par l’expérience et le Rite est précisément la structure qui rend certains types d’expériences possibles.
Pensons à la mort. On peut expliquer à quelqu’un ce qu’est la mort, biologiquement, philosophiquement, théologiquement. On peut lui faire lire les meilleurs textes sur le sujet. Mais quelque chose dans la confrontation réelle avec la mort, la sienne propre, symboliquement, dans le contexte d’un rite bien conduit, ne s’obtient par aucune lecture. Le troisième degré maçonnique ne parle pas de la mort : il fait traverser quelque chose qui en a la structure. Et ce traversé laisse une trace dans le corps et dans l’âme qui ne s’obtient pas autrement.
C’est ce qu’Héraclite avait formulé avec une brutalité désarmante, dans le fragment qui ouvre cette planche : les hommes sont ignorants de ce qu’ils font éveillés, comme ils oublient ce qu’ils font en dormant. La connaissance ordinaire, discursive, accumulée et informative est une forme de sommeil. Le rite, dans la tradition initiatique, est l’une des rares structures qui permette un éveil, non par la quantité d’informations transmises, mais par la qualité de la transformation provoquée.
Pourquoi « Rite » et non « méthode » ou « système » ?
La franc-maçonnerie aurait pu s’appeler une « méthode initiatique » ou un « système de perfectionnement moral ». Certains textes du XVIIIe siècle emploient d’ailleurs ces termes. Mais l’usage a conservé le mot rite et il a bien fait.
Une méthode (ou un algorithme) suppose un résultat prévisible et reproductible : si on applique correctement la méthode, on obtient le résultat. Un système suppose une cohérence logique fermée : toutes les pièces s’articulent selon une nécessité interne. Le rite, lui, n’est ni l’un ni l’autre. Il ne garantit pas le résultat, deux personnes qui traversent exactement le même rituel n’en sortent pas avec la même expérience ni la même transformation. Et il n’est pas un système fermé. Il est ouvert à ce qui ne se laisse pas prévoir, à ce qui advient dans l’espace de la liminalité et qui dépasse ce que les concepteurs du rituel pouvaient anticiper.
Le mot rite préserve cette ouverture. Il dit : voici une structure, voici un ordre, voici des gestes et des paroles qui ont été transmis et éprouvés, mais ce qui se passe dans cet espace ne vous appartient pas entièrement. Vous y entrez, vous y faites votre part, vous offrez votre attention et votre disponibilité et quelque chose peut advenir que vous n’aviez pas prévu.
C’est cela, fondamentalement, qui distingue le Rite Écossais Ancien et Accepté d’un cours de philosophie ou d’un séminaire de développement personnel. Ce n’est pas que les idées soient plus vraies ou les personnes plus intelligentes. C’est que la structure du Rite crée les conditions d’une expérience qui ne peut pas être reproduite hors de lui.
Et c’est pour cette raison que la question du Rite est la première de toutes : avant de parler de ce que la Tradition contient, de ce que le Travail exige, de ce que l’Ordre organise, du Sacerdoce qui officie, de la Connaissance que l’on cherche et de la Transmission que l’on assure il faut comprendre ce qu’est un Rite. Car sans cela, tout le reste flotte dans l’abstraction, comme une architecture sans fondations.
Pour les profanes, n’oubliez pas que l’idée que vous vous en faites et fausse et insuffisante. Pour les maçons . . . c’est un peu la même chose car chacun se représente le Rite à sa manière et si des similitudes existent, elles ne nous exemptent pas de nuances parfois considérables. Mon Rite n’est pas ton Rite, même si nous le vivons cote à cote dans la même Loge et dans le même temps.
